Il y a des photographies qui attendent leur heure. Celles dont je vous parle aujourd'hui ont attendu la leur pendant près d'un an, rangées dans un tiroir, oubliées de tous sauf de moi. Elles devaient illustrer un article de magazine, un projet mené avec sérieux, avec de vraies séances, une lumière étudiée, des poses pensées. Et puis le magazine n'a jamais paru. Comme il en existe tant dans le monde de l'édition, le projet s'est éteint avant même de voir le jour. Les photographies, elles, sont restées là, silencieuses, en sommeil, prisonnières d'un tiroir qui ne demandait qu'à s'ouvrir.
Je les ressors aujourd'hui, non pas parce que l'occasion s'y prêtait par hasard, mais parce que ce mois de septembre referme un cycle que j'ai mis quarante années à parcourir. Quarante ans de karaté. Quarante ans de tatami, de sueur, de matins où il aurait été si simple de rester couché, de soirs où la fatigue du travail aurait pu servir d'excuse toute trouvée. Je n'ai jamais cherché cette excuse. Voilà, je crois, tout ce qu'il y a à savoir de moi si l'on devait me résumer en une phrase.
Quatre photographies, donc, pour raconter cette histoire. La première date de 1989. J'y suis jeune, le visage encore incertain de ce qu'il allait devenir, le corps à peine formé, l'œil déjà habité par quelque chose que je ne savais pas nommer à l'époque et que je peux aujourd'hui appeler une décision. Les trois autres ont été prises en 2025, trente-six ans plus tard. On y voit un homme qui a vieilli, certes, mais qui n'a rien cédé. La posture est celle d'un pratiquant qui n'a jamais quitté le chemin, et le regard, s'il a changé, porte toujours la même obstination.
Je veux être clair sur un point avant d'aller plus loin, car il est facile de se méprendre sur ce genre de récit. Il ne sera pas question ici de combats, de titres ou de quelque prouesse martiale que ce soit. Ce texte ne parle pas de ce que j'ai vaincu chez les autres. Il parle de ce que j'ai refusé de laisser tomber en moi. La différence est immense, et c'est précisément cette différence qui mérite, je crois, d'être racontée.
Car voici ce que ces quatre images disent, si on prend le temps de les regarder vraiment : elles ne racontent pas où je suis arrivé. Elles racontent d'où je suis parti. Et c'est là, me semble-t-il, que se trouve la seule chose qui vaille la peine d'être dite. On aime toujours interroger les gens sur leurs résultats. Combien de grades, combien d'années d'enseignement, quel niveau, quelle reconnaissance. Ces questions ne m'intéressent pas, ou si peu. Ce qui m'intéresse, ce qui a du sens à mes yeux, c'est le point de départ. Et mon point de départ était vide.
Je n'avais rien pour moi à la base. Pas de don naturel, pas de morphologie prédestinée, pas de terrain favorable. Rien de ce qui, dans les récits qu'on aime se raconter, prédispose un enfant à devenir un athlète. J'ai dû tout construire, pièce par pièce, séance après séance, sans le moindre raccourci offert par la nature. Et c'est précisément cette absence de facilité qui a fini par devenir, avec le temps, la matière première de tout ce que je suis devenu. On ne construit rien de solide sur ce qui vous est donné gratuitement. On construit sur ce qu'il faut arracher.
Je me suis toujours entraîné pour avoir un physique. Cette phrase peut paraître simple, presque anodine, mais elle porte en elle une conception entière de ce que doit être la pratique martiale, et plus largement de ce que doit être une vie tenue. Pour moi, un athlète est quelqu'un qui réunit trois qualités, et ces trois qualités seulement : la souplesse, le cardio et le physique. Celui qui possède les trois est un athlète. Celui à qui il en manque une seule, aussi doué soit-il par ailleurs, n'est qu'un sportif. La nuance semblera peut-être sévère à certains. Elle est pourtant, à mes yeux, d'une importance capitale, et c'est à cette exigence que j'ai consacré ma vie entière.
Un sportif peut courir vite sans être souple. Il peut être fort sans avoir de souffle. Il peut avoir du souffle sans avoir construit de force. Ce sont là des qualités partielles, précieuses en elles-mêmes, mais incomplètes. L'athlète, tel que je le conçois, est celui qui refuse cette incomplétude. Il refuse de se satisfaire d'une seule dimension de lui-même. Il travaille sa souplesse quand tout son corps ne demande qu'à se raidir avec l'âge. Il entretient son cardio quand la facilité serait de ne bouger que le strict nécessaire. Il construit son physique quand tant d'autres, arrivés à un certain niveau technique, considèrent que le corps a fait son temps et que seul l'esprit compte désormais.
Je ne partage pas cette hiérarchie. Le corps et l'esprit, dans la tradition que je pratique, ne sont jamais séparés. Négliger l'un, c'est appauvrir l'autre. Voilà pourquoi, en presque trente ans de musculation menés en parallèle du karaté, je n'ai jamais considéré ce travail comme accessoire. Il fait partie intégrante de ce que je suis. Il n'y a pas, chez moi, d'un côté le pratiquant de kata et de l'autre l'homme qui soulève de la fonte. Il y a un seul homme qui cherche, obstinément, à ne laisser aucune dimension de lui-même en jachère.
C'est là qu'intervient le mot que je veux mettre au centre de ce texte : l'abnégation. On en parle peu, parce qu'elle ne se photographie pas facilement, parce qu'elle n'a rien de spectaculaire. L'abnégation, ce n'est pas le sacrifice héroïque d'un instant. C'est la répétition silencieuse d'un choix, jour après jour, pendant quarante ans. C'est se lever quand le corps proteste. C'est retourner à l'entraînement après une contrariété, après une déception, après une blessure. C'est accepter de recommencer, indéfiniment, des gestes que l'on connaît déjà, parce qu'on sait que la maîtrise ne se donne jamais, elle se renouvelle sans cesse.
La volonté, ensuite. On la confond souvent avec un coup de force, une décision ponctuelle prise dans un moment d'exaltation. Ce n'est pas ainsi que je l'ai vécue. La volonté, dans ma pratique, a toujours été une discipline discrète, presque monotone dans sa régularité. Elle ne se manifeste pas dans les grands moments. Elle se manifeste dans les petits, dans ces instants où personne ne regarde, où rien ne vous oblige à continuer sinon vous-même. C'est là, dans cette solitude de l'entraînement quotidien, que se forge ce qu'on appelle, faute de mieux, le caractère.
Et le courage, enfin, mot que l'on associe presque toujours au combat, à l'affrontement, à la confrontation physique. Je voudrais ici lui donner un autre visage. Le courage dont je parle n'est pas celui qu'on montre face à un adversaire. C'est celui qu'il faut convoquer face à soi-même, face à sa propre fatigue, face à son propre découragement, face à ces jours où l'on doute que tout cela serve encore à quelque chose. Ce courage-là ne fait pas de bruit. Il ne récolte aucun applaudissement. Il est pourtant, je crois, le plus difficile à maintenir sur la durée, parce qu'il n'a pour témoin que soi-même.
Ces quatre photographies, prises à trente-six ans d'intervalle, sont le seul témoignage tangible de cette continuité. Entre elles, il y a eu des milliers d'heures d'entraînement, des saisons entières où j'ai enseigné plus que je n'ai pratiqué pour moi-même, des périodes de doute où la question du sens s'est posée comme elle se pose à tout un chacun. Il y a eu aussi, je dois le dire, un épisode qui a failli briser cette continuité bien plus brutalement que n'importe quelle lassitude passagère.
En 2026, j'ai traversé une embolie pulmonaire. Je n'ai pas l'intention de m'étendre sur les détails cliniques de cet épisode, ce n'est pas le lieu, mais je tiens à le nommer, car il fait désormais partie de mon histoire et je ne vois aucune raison de le taire. Ce genre d'événement vous rappelle, avec une brutalité qu'aucune philosophie ne peut totalement amortir, que le corps que l'on a mis quarante ans à construire reste un corps, avec ses limites, ses fragilités, ses accidents. J'aurais aimé refaire, cette année-là, un nouveau shooting photographique, à la hauteur du symbole que représentent ces quarante années. Cela n'a pas été possible. Le corps, cette fois, a imposé sa loi.
C'est ici que la philosophie que j'essaie de vivre, plus que d'enseigner, a trouvé son véritable terrain d'application. On ne contrôle pas tout. On ne contrôle même, à bien y regarder, qu'une part infime de ce qui nous arrive. Ce qui dépend de nous, en revanche, c'est la manière dont on répond à ce qui nous échappe. J'aurais pu voir dans cet épisode une fin, un point final imposé par le corps à une histoire que j'aurais voulu écrire autrement. J'ai choisi d'y voir autre chose : la confirmation que ce qui compte n'a jamais été la performance d'un instant, mais la fidélité tenue sur la durée.
Alors ce sont les photographies de 2025, prises quelques mois avant cet épisode, qui viendront aujourd'hui témoigner à ma place. Elles n'ont rien perdu de leur valeur. Au contraire, à la lumière de ce qui a suivi, elles prennent un sens que je ne leur soupçonnais pas au moment où elles ont été prises. Elles montrent un homme qui, sans le savoir, s'approchait d'une épreuve, et qui l'a abordée avec un corps entretenu, préparé, tenu à bout de bras par des décennies de discipline. Je ne dis pas que cette préparation m'a mis à l'abri de tout. Je dis qu'elle m'a offert un terrain plus solide pour affronter ce qui s'est présenté.
C'est peut-être là, au fond, la vraie leçon que je veux transmettre à travers ce texte et ces images. On ne s'entraîne jamais uniquement pour le jour du combat, s'il devait y en avoir un. On s'entraîne pour tous les jours qui précèdent, et pour tous ceux qui, imprévisibles, surviendront après. On ne sait jamais à l'avance quelle épreuve la vie réserve. On sait seulement si l'on aura, ou non, préparé le terrain pour l'accueillir.
Je voudrais maintenant élargir un peu le propos, car ce texte ne s'adresse pas seulement à ceux qui pratiquent un art martial. Il s'adresse à quiconque a, un jour, porté en lui une passion, un idéal, quelque chose qui dépassait la simple utilité du quotidien. Car la tentation, avec l'âge, avec les responsabilités qui s'accumulent, avec les déceptions qui s'ajoutent les unes aux autres, est toujours la même : lâcher prise. Se dire que ce n'est plus de son âge. Se dire que d'autres, plus jeunes, plus doués, ont pris le relais et que la place n'est plus la vôtre. Se dire, simplement, que c'était bien, mais que c'était avant.
Je n'ai jamais accepté cette pente. Et si ce texte doit laisser une trace, je voudrais que ce soit celle-ci : il ne faut jamais, oh grand jamais, abandonner ce que l'on aime. Jamais abandonner sa passion. Jamais abandonner ses idéaux, même quand plus personne autour de vous ne semble y croire, même quand le corps commence à vous rappeler qu'il n'est pas éternel, même quand un magazine oublie de publier les photographies qui devaient couronner tant d'années d'efforts.
Car voilà, précisément, ce que racontent ces quatre clichés restés dans un tiroir. Ils racontent qu'un projet peut échouer sans que l'essentiel échoue avec lui. Le magazine n'a jamais paru, et alors ? Le travail, lui, a eu lieu. L'entraînement, lui, a continué. La discipline, elle, n'a jamais cessé. Ce que je veux dire à travers ces lignes, c'est que la reconnaissance extérieure, aussi agréable soit-elle quand elle survient, n'a jamais été le moteur véritable de ce que j'ai construit. Le moteur, c'était et c'est toujours cette exigence intérieure, cette promesse que je me suis faite un jour, quelque part entre l'adolescence et l'âge adulte, de ne jamais me contenter de ce que la vie m'offrait par défaut.
Je repense souvent à ce jeune homme de la photographie de 1989. Il ne savait pas ce qui l'attendait. Il ne savait pas qu'il porterait un jour un sixième dan, qu'il enseignerait à son tour ce qu'on lui avait transmis, qu'il traverserait des années de service, des années de travail loin de chez lui, des projets aboutis et d'autres restés lettre morte, une maladie qui aurait pu tout arrêter et qui n'a fait, finalement, que confirmer sa détermination. Il ne savait rien de tout cela. Il savait une seule chose, et c'est peut-être la seule chose qui compte vraiment au début de tout parcours : il avait décidé de ne pas lâcher.
Cette décision, prise à un âge où l'on ne mesure pas encore la portée de ses choix, s'est révélée être la colonne vertébrale de toute une existence. On ne sait jamais, au moment où on l'énonce, ce que va nous coûter une promesse que l'on se fait à soi-même. On ne sait pas non plus, heureusement, tout ce qu'elle va nous offrir en retour. Quarante ans plus tard, je peux dire que cette promesse a tenu. Elle a tenu à travers les saisons, à travers les changements de vie, à travers les épreuves, y compris la plus récente et la plus sérieuse d'entre elles.
Je ne prétends à aucune médaille dans ce texte, je l'ai dit d'emblée et je le répète pour que les choses soient parfaitement claires. Je ne me compare à personne. Je ne cherche pas à impressionner par des performances qui, d'ailleurs, n'ont jamais été le cœur de ma pratique. Ce que je cherche à transmettre, à travers ces quatre images et ces quelques milliers de mots, c'est une manière d'habiter le temps. Une manière de considérer que les années qui passent ne sont pas un ennemi à combattre, mais un matériau à travailler, comme on travaille le bois ou la pierre, patiemment, avec les outils que l'on a, même s'ils sont rudimentaires au départ.
J'ai souvent constaté, en enseignant, à quel point les débutants s'attachent au résultat immédiat. Ils veulent le grade, la technique parfaite, la reconnaissance du groupe. C'est humain, et je ne le leur reproche pas, je suis passé par là moi aussi. Mais avec le temps, l'expérience finit par déplacer le regard. Ce qui compte n'est plus le résultat d'une séance, mais la constance de toutes les séances mises bout à bout. Ce qui compte n'est plus la photographie d'un instant, mais la ligne continue que dessinent, sur quarante ans, des milliers d'instants semblables et pourtant jamais identiques.
C'est cette ligne continue que ces quatre photographies tentent, à leur modeste mesure, de rendre visible. Elles ne peuvent pas montrer les quarante années qui les séparent. Aucune image ne le peut. Mais elles peuvent, je l'espère, suggérer qu'entre le jeune homme de 1989 et l'homme de 2025 (sur ces photos), il n'y a pas eu de rupture. Il y a eu une continuation. Un même feu, entretenu avec un soin obstiné, à travers des décennies qui auraient pu, à bien des égards, l'éteindre.
Je pense à tous ceux qui, un jour, ont commencé quelque chose avec passion, puis ont renoncé, non par manque de talent, mais par manque de constance, ou simplement parce que la vie s'est chargée de leur rappeler qu'il existait des priorités plus urgentes. Je ne les juge pas. Je sais combien il est difficile de tenir une exigence sur la durée quand le monde entier semble vous inviter à la relâcher. Je veux seulement leur dire, si ce texte leur parvient un jour, qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le fil. Le corps n'a pas besoin d'avoir vingt ans pour recommencer à se souplir, à respirer plus profondément, à se réapproprier une force que l'on croyait perdue.
L'âge, dans notre culture, est souvent présenté comme une pente descendante, inexorable, contre laquelle il serait vain de lutter. Je ne partage pas cette vision. L'âge est une donnée, pas une sentence. Ce que l'on en fait dépend, pour une large part, de la discipline que l'on est prêt à maintenir. Je ne dis pas que le corps de mes soixante ans se comporte comme celui de mes vingt ans, ce serait absurde et malhonnête. Je dis que la trajectoire que l'on choisit de suivre, à l'intérieur de ce que le corps permet à chaque étape, reste largement entre nos mains.
C'est précisément ce que cet épisode de 2026 est venu confirmer, d'une manière que je n'aurais pas choisie mais que je ne renie pas. Il m'a rappelé les limites du corps, certes. Il m'a aussi rappelé, avec une force particulière, la valeur de tout ce que j'avais construit avant cet épisode, et l'importance de continuer, dès que possible, à entretenir ce que la maladie avait momentanément suspendu. On ne se relève pas d'une épreuve pareille en oubliant ce qu'on était avant. On se relève en s'appuyant, précisément, sur ce qu'on a mis des décennies à bâtir.
Je termine ce texte en m'adressant directement à vous qui me lisez, quel que soit votre âge, quel que soit le point où vous en êtes de votre propre parcours. Si ces quatre photographies, ce shooting oublié qui ressurgit aujourd'hui pour marquer quarante années de pratique, peuvent servir à quelque chose, j'aimerais que ce soit ceci : ne renoncez jamais à ce qui vous fait vibrer. Ne laissez jamais un échec extérieur, un projet avorté, une maladie, une déception, décider à votre place de ce que vous êtes capable de continuer à faire. L'échec d'un magazine n'a pas empêché ces images d'exister. Une embolie pulmonaire n'a pas empêché quarante ans de pratique d'aboutir à ce texte. Rien, en réalité, ne peut effacer ce que l'on a construit avec constance, sinon notre propre renoncement.
Je continue. Je continuerai tant que le corps me le permettra, et j'essaierai, quand il ne le permettra plus tout à fait, de trouver encore la manière de rester fidèle à ce feu allumé en 1989. C'est tout ce que je peux vous offrir en guise de conclusion, non pas une leçon savante, mais un témoignage simple : on part souvent de rien, et c'est très bien ainsi, car c'est précisément de ce rien que peut naître, avec le temps, la seule chose qui compte vraiment. Pas la performance. Pas la reconnaissance. La fidélité à soi-même, tenue jour après jour, année après année, quarante années durant, et je l'espère, bien au-delà.
David Salucci 6e Dan · Praticien · Écrivain · Budōka « La discipline est la seule liberté qui dure. » davidsalucci.com





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