On ne peut pas faire justice soi-même. Jamais. Et voici pourquoi.
L'actualité nous place parfois devant des situations qui réveillent en nous quelque chose de primitif et de compréhensible. La colère face à l'injustice. L'indignation devant ce que les institutions semblent incapables de réparer. L'envie viscérale que quelqu'un paie, que les comptes soient soldés, que la balance penche enfin du bon côté après avoir trop longtemps été truquée. Ces sentiments sont humains. Ils sont même, dans leur origine, le signe d'une conscience morale qui fonctionne et qui refuse de s'accommoder de ce qui ne devrait pas être.
Mais entre ressentir ces sentiments et passer à l'acte en se substituant à la justice, il y a une ligne. Une ligne que je refuse de franchir et que je refuse de voir franchir sans le dire clairement. Pas par naïveté. Pas par respect aveugle pour des institutions qui méritent souvent la critique la plus sévère. Par conviction profonde, philosophique et éthique, que faire justice soi-même n'est pas de la justice. C'est autre chose. Et cette autre chose nous ramène à un endroit dont nous avons mis des siècles à sortir.
Je vais le dire directement et sans détour : faire justice soi-même est une atteinte grave à la morale, à l'éthique et au fondement de toute société civilisée. Quel que soit le crime commis. Quelle que soit l'indignation justifiée. Quelle que soit la légitimité apparente de la cause.
Ce qu'est la justice. Et ce qu'elle n'est pas.
Pour comprendre pourquoi on ne peut pas faire justice soi-même, il faut d'abord comprendre ce qu'est la justice dans sa définition la plus rigoureuse. Non pas le sentiment de justice, qui est subjectif, variable et profondément influençable par les émotions. Mais la justice comme institution, comme principe et comme processus.
La justice est une procédure. Cette affirmation peut sembler froide, presque bureaucratique, surtout face à des situations qui révoltent et qui blessent. Mais cette froideur apparente est précisément sa force. La justice est une procédure parce que les humains sont des êtres passionnels dont le jugement est altéré par les émotions, par l'appartenance à un groupe, par la douleur personnelle, par la partialité inévitable qui teinte tout regard porté sur une situation dans laquelle on est impliqué.
La procédure judiciaire, avec ses lenteurs, ses formalités, ses présomptions d'innocence, ses droits de la défense qui semblent parfois scandaleusement généreux envers ceux qui ont fait du mal, n'est pas un obstacle à la justice. Elle est la justice. Parce que sans cette procédure, sans ce cadre rigoureux et contraignant, ce qu'on obtient n'est pas de la justice mais de la vengeance. Et la vengeance et la justice ne sont pas deux formes du même idéal. Elles sont deux choses radicalement différentes qui produisent des résultats radicalement différents.
La vengeance satisfait celui qui la commet. La justice protège tous les membres d'une société. Ce n'est pas la même chose.
Le piège de l'évidence.
Il y a un argument que ceux qui font justice eux-mêmes, ou qui approuvent qu'on le fasse, utilisent toujours. Cet argument dit : dans ce cas précis, la culpabilité est évidente. Il n'y a pas de doute possible. Les preuves sont là. La justice institutionnelle a échoué, ou est trop lente, ou est incapable d'agir. Alors quelqu'un a fait ce qui devait être fait.
Cet argument est le plus dangereux qui soit, précisément parce qu'il contient une part de réalité. Il arrive effectivement que la culpabilité semble évidente. Il arrive que les institutions judiciaires échouent. Il arrive que des gens qui auraient dû être sanctionnés ne l'aient pas été. Ces réalités sont réelles et la colère qu'elles suscitent est légitime.
Mais voilà le problème fondamental avec l'argument de l'évidence. L'évidence est toujours perçue par quelqu'un. Et ce quelqu'un n'est pas neutre. Il n'est pas omniscient. Il ne connaît pas la totalité des faits. Il juge depuis sa position, avec ses informations partielles, ses préjugés conscients et inconscients, ses émotions du moment. Ce qui lui semble évident peut ne pas l'être. Ce qu'il croit savoir peut être incomplet, déformé, voire entièrement faux.
L'histoire judiciaire, dans tous les pays et toutes les cultures, est remplie d'affaires où ce qui semblait évident ne l'était pas. Où des foules convaincues de la culpabilité de quelqu'un s'étaient trompées. Où des justices populaires, appliquées avec la certitude absolue de ceux qui les rendaient, ont frappé des innocents. Ces erreurs-là, contrairement aux erreurs d'une institution judiciaire, ne peuvent pas être réparées. La justice institutionnelle peut acquitter quelqu'un qu'elle a condamné à tort. La justice populaire ne peut pas ressusciter quelqu'un qu'elle a tué dans sa certitude.
C'est pourquoi la présomption d'innocence n'est pas une faiblesse du système judiciaire. C'est sa force la plus fondamentale. Elle est la reconnaissance humiliante mais nécessaire que personne, jamais, ne peut être entièrement certain de sa propre certitude.
Ce que la philosophie dit sur la vengeance.
Les philosophes ont pensé à ce problème depuis que les hommes vivent en société. Et la convergence de leurs conclusions, à travers les époques et les cultures, mérite qu'on y prête attention.
Les Grecs anciens avaient fait de la vengeance une déesse, les Érinyes, précisément pour signifier quelque chose d'important. La vengeance est une force naturelle, inévitable dans la nature humaine, mais elle est aussi destructrice et aveugle. Elle ne distingue pas le coupable de l'innocent. Elle ne s'arrête pas d'elle-même. Elle appelle d'autres vengeances, qui en appellent d'autres encore, dans une spirale sans fin que les Grecs avaient représentée dans leurs tragédies avec une précision qui reste saisissante des siècles plus tard.
C'est pourquoi Athènes, dans l'Orestie d'Eschyle, remplace le cycle de vengeances entre familles par un tribunal. Ce passage, de la vengeance privée à la justice institutionnelle, est représenté non pas comme une perte mais comme une avancée de la civilisation. Comme le moment où une société décide qu'elle est plus qu'une somme d'individus animés par leurs passions et qu'elle peut construire quelque chose de plus stable et de plus juste que ce que chacun produirait en agissant selon ses seuls intérêts et ses seules émotions.
Le stoïcisme, auquel je reviens souvent sur ce blog, dit quelque chose de différent mais de convergent. Il dit que nos jugements sur ce que méritent les autres sont parmi les plus faillibles de tous nos jugements, précisément parce qu'ils sont les plus chargés en émotions. Il dit que la colère, aussi légitime qu'elle puisse être dans son origine, est la plus mauvaise des conseillères quand il s'agit de prendre des décisions irréversibles. Et il dit que la justice n'est pas l'affaire d'un individu mais d'une communauté, parce que seule la communauté peut prétendre à une objectivité qu'aucun individu seul ne peut atteindre.
Kant, dans sa pensée sur la morale, pose un principe que j'ai toujours trouvé d'une clarté cinglante. Il dit : agis seulement selon la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. Appliqué à la question de la justice privée, ce principe produit immédiatement un résultat qui devrait donner à réfléchir. Si chacun pouvait faire justice soi-même quand il estimait que la culpabilité était évidente et que les institutions avaient failli, quelle société obtiendrait-on ? La réponse est simple et terrifiante. On obtiendrait la loi de la jungle, légitimée par la conviction de chacun de la justesse de son propre jugement.
Les arts martiaux et la maîtrise de soi face à l'injustice.
Je veux parler de quelque chose qui me touche personnellement et qui est directement lié à ma pratique de longue date. Parce que les arts martiaux et la tentation de faire justice soi-même ont une relation particulière qui mérite d'être examinée honnêtement.
Quelqu'un qui a développé des capacités physiques martiales au niveau où je les ai développées sait une chose fondamentale que les films d'action ne montrent jamais avec honnêteté. Ces capacités créent une responsabilité. Non pas une licence, une responsabilité. La conscience de ce qu'on est capable de faire physiquement n'est pas un argument pour l'utiliser selon son propre jugement moral. C'est exactement l'argument inverse.
J'ai eu dans ma vie des moments de colère intense face à des situations injustes. Des situations où la tentation de répondre par la force à ce qui m'apparaissait comme une évidence morale était réelle. Et à chaque fois, c'est précisément la maîtrise que les arts martiaux m'ont apprise qui m'a retenu. Non pas parce que j'avais peur des conséquences légales, même si elles sont réelles et importantes. Parce que j'avais compris, dans mes os et pas seulement dans ma tête, que la force physique appliquée selon mon propre jugement moral n'est pas de la justice. C'est de la violence. Et la violence, même dirigée vers ce qu'on croit être le bon, produit des conséquences qu'on ne peut pas entièrement prévoir ni entièrement contrôler.
Le vrai maître martial ne cherche pas l'occasion d'utiliser sa capacité. Il cherche l'occasion de ne pas avoir à l'utiliser. Cette distinction est au coeur de ce que le Budō enseigne depuis des siècles. Et cette distinction est aussi au coeur de ce que la civilisation a construit laborieusement depuis des millénaires en matière de justice.
Critiquer la justice sans la remplacer.
Je veux être clair sur un point parce qu'il me semble important de ne pas être mal compris. Refuser la justice privée ne signifie pas accepter en silence les échecs des institutions judiciaires. Ces échecs sont réels, souvent scandaleux, parfois révoltants. Les critiquer, les dénoncer, exiger qu'on les corrige, lutter par tous les moyens légaux et démocratiques disponibles pour que la justice rende mieux ce qu'elle promet, tout ça est non seulement légitime mais nécessaire.
La différence est dans le comment. Entre critiquer les institutions et se substituer à elles. Entre exiger la justice et la rendre soi-même. Entre l'indignation qui pousse à agir pour changer les systèmes et la colère qui pousse à agir à la place des systèmes.
Cette différence est éthique. Elle est aussi fondamentalement pratique. Parce que les sociétés qui ont laissé se développer une culture de la justice privée, pour quelque raison que ce soit, n'ont jamais produit plus de justice. Elles ont produit plus de violence, plus d'insécurité, plus de souffrance distribuée de façon encore plus aléatoire que celle que les institutions défaillantes produisaient déjà.
Ce que je refuse.
Je refuse de romantiser la figure de celui qui fait justice soi-même. Cette romantisation existe et elle est puissante, alimentée par des siècles de récits culturels, de westerns, de films d'action, de héros solitaires qui rendent leur verdict dans le silence de leur conscience et l'application de leur force.
Ces récits sont de la fiction. Ils racontent quelque chose sur le désir humain de voir le bien triompher rapidement et clairement, sans les lenteurs et les imperfections de la réalité. Mais ils mentent sur les conséquences. Sur ce que produit vraiment, dans le monde réel, un homme qui décide que son jugement vaut une sentence et que sa main peut exécuter ce que les tribunaux n'ont pas su ou voulu faire.
Ce qu'il produit est de la violence supplémentaire dans un monde qui en a déjà trop. Même si cette violence est dirigée vers quelqu'un qui méritait effectivement une sanction. Même si la cause était juste dans son principe. Parce que la méthode n'est pas séparable de son résultat moral. Et la méthode qui consiste à se faire juge, jury et exécuteur de sa propre sentence est une méthode que je condamne sans ambiguïté.
La morale n'est pas une question de résultats seulement. Elle est aussi une question de processus. Et le processus qui consiste à faire justice soi-même est moralement condamnable indépendamment de la culpabilité réelle de celui qu'il vise.
Je crois en la loi. Pas aveuglément. Pas sans critique. Mais fondamentalement, parce que la loi, même imparfaite, même parfois défaillante, est la seule alternative que la civilisation ait trouvée à la barbarie de chacun pour soi.
Et cette alternative vaut la peine d'être défendue, même les jours où elle déçoit.




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