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Vivre ses rêves plutôt que rêver sa vie. Ce n'est pas un slogan. C'est un choix.

Je vais commencer par la question que j'aurais dû me poser plus tôt, et que je me pose maintenant avec l'honnêteté que l'âge finit toujours par imposer à ceux qui ont encore la lucidité de l'écouter. Pourquoi je fais tout ça ? Les médias, les projets qui s'enchaînent, les livres, le blog, les guides digitaux lancés sur un marché que je ne connaissais pas, les réseaux sociaux pris à bras le corps alors que ma génération aurait eu toutes les raisons de les laisser aux autres. Pourquoi ce mouvement permanent, cette incapacité constitutionnelle à rester quiete, cette envie chronique de démarrer quelque chose de nouveau quand le projet précédent n'est pas encore terminé ?

Ego ? Besoin de reconnaissance ? Peur du silence ?

Je pourrais dire non d'emblée et passer à autre chose. Ce serait plus confortable. Ce serait aussi probablement inexact. Parce que l'ego existe, je l'ai déjà dit sur ce blog, et prétendre qu'il est totalement absent de la motivation de quelqu'un qui s'expose publiquement serait un mensonge que je refuserai toujours de me raconter. La vanité a sa part. Elle l'a toujours eue chez ceux qui créent, qui publient, qui se montrent. La nier n'est pas de la vertu. C'est de la mauvaise foi.

Mais la vanité seule ne tient pas sur quarante ans. Elle ne lève pas à cinq heures du matin. Elle ne persévère pas dans les projets quand personne ne regarde encore. Elle ne résiste pas aux périodes où les retours sont maigres et où la seule raison de continuer est une conviction intérieure que quelque chose vaut la peine d'être fait même dans le vide apparent.

Ce qui tient sur quarante ans est d'une nature différente. Et c'est de ça que je veux parler.

Le mouvement comme état naturel

Il y a des gens dont le repos est l'état naturel et qui font des efforts pour se mettre en mouvement. Je ne suis pas de ceux-là. Pour moi c'est l'inverse. Le mouvement est l'état naturel et le repos est ce qui demande un effort. Pas le repos physique, j'ai appris à dormir et à récupérer avec la rigueur qu'un pratiquant de longue date applique à tout ce qui concerne le corps. Mais le repos projectif. L'absence de quelque chose en cours de construction. Le sentiment de ne pas être en train de faire avancer quelque chose.

Cet état-là m'est insupportable. Et j'ai mis longtemps à comprendre pourquoi, avant de réaliser que la question du pourquoi importait moins que la question de ce qu'on en fait.

Ce besoin de mouvement n'est pas une agitation. Il faut faire la distinction parce qu'elle est importante. L'agitation est du mouvement sans direction, de l'énergie dépensée sans architecture, du bruit. Ce que je décris est différent. C'est une orientation permanente vers quelque chose de concret à construire, une incapacité à concevoir le temps qui passe sans qu'il produise quelque chose qui n'existait pas avant.

Les arts martiaux m'ont appris ça depuis le début, sans le formuler explicitement. Un kata n'est jamais vraiment fini. Il y a toujours quelque chose à affiner, à approfondir, à comprendre différemment. La pratique martiale est une école du projet permanent précisément parce qu'elle ne propose pas de ligne d'arrivée. Il n'y a pas de moment où on peut se dire : c'est fait, c'est complet, je peux m'arrêter. Il y a seulement le prochain entraînement, la prochaine compréhension, le prochain niveau à traverser.

J'ai appliqué cette logique à tout le reste de ma vie. Et c'est ce qui produit cette succession de projets que certains regardent de l'extérieur comme une instabilité ou une agitation, et qui est en réalité la seule façon dont je sache vivre pleinement.

Les médias. Ce que la visibilité fait à celui qui l'assume.

J'ai fait des médias. Télévision, presse, radio, interviews. Ces expériences-là ont quelque chose de particulier qui mérite d'être dit honnêtement parce qu'on ne le dit presque jamais. Elles montrent ce qu'on est dans un contexte inhabituel, sous une lumière littérale et figurée, face à quelqu'un dont le métier est de trouver ce qui est intéressant dans ce qu'on dit et d'en faire quelque chose de consommable pour un public large.

Ce que j'ai appris des médias, ce n'est pas ce qu'on croit apprendre en les regardant de l'extérieur. Ce n'est pas l'art de se vendre ou de construire une image. C'est quelque chose de plus inconfortable et de plus utile. C'est la confrontation brutale avec la question : est-ce que ce que j'ai à dire tient debout en deux minutes devant quelqu'un qui ne me connaît pas et qui n'a aucune raison particulière de me croire ?

Cette confrontation est formatrice. Elle oblige à distiller. À aller à l'essentiel. À comprendre soi-même, pour pouvoir le formuler à quelqu'un d'autre, ce qui est vraiment central dans ce qu'on fait et ce qu'on pense. L'homme qui ne peut pas expliquer en quelques phrases pourquoi ce qu'il fait vaut quelque chose n'a peut-être pas encore compris lui-même pourquoi il le fait.

Les médias m'ont donc servi de miroir autant que de tribune. Et dans ce miroir, j'ai vu des choses sur moi-même que la vie ordinaire, entouré de gens qui me connaissent et qui s'attendaient à ce que je sois ce que je suis, ne m'aurait pas montrées avec la même netteté.

La satisfaction d'ego qui vient avec la visibilité est réelle. Je ne la nie pas. Mais elle ne dure pas. La camera s'éteint, l'article paraît et disparaît dans le flux, l'interview est diffusée et remplacée par la suivante le lendemain. Ce qui reste, c'est ce qu'on a appris sur soi-même dans le processus. Et ça, ça reste.

Se prouver. Pas aux autres. À soi-même d'abord.

Il y a une distinction fondamentale que j'ai mise du temps à faire avec précision, et qui change tout à la façon dont on comprend la motivation derrière l'action. La distinction entre se prouver quelque chose à soi-même et chercher à se prouver aux autres.

Ces deux dynamiques peuvent produire des comportements identiques de l'extérieur. Les mêmes projets, les mêmes prises de risque, la même exposition publique. Mais elles n'ont pas la même solidité dans le temps et elles ne produisent pas le même sentiment intérieur quand le projet aboutit ou quand il échoue.

Celui qui cherche à se prouver aux autres est dépendant du résultat et du regard. Si ça marche et que les autres le reconnaissent, il est satisfait. Si ça ne marche pas ou si personne ne le reconnaît, il est détruit. Sa valeur est externalisée. Elle dépend de quelque chose sur quoi il n'a pas de contrôle réel.

Celui qui se prouve quelque chose à lui-même joue un autre jeu. Il a une question interne à laquelle il cherche une réponse concrète. Est-ce que je peux faire ça ? Est-ce que je suis capable de construire ce projet, de traverser cette étape, d'apprendre ce nouveau domaine, de m'exposer dans cet espace que je ne connais pas encore ? Le résultat l'intéresse, mais il l'intéresse comme information sur ce qu'il est plutôt que comme validation externe de sa valeur.

Je fais partie de la deuxième catégorie. Et je m'y reconnais chaque fois que je démarre quelque chose de nouveau. Il y a toujours, sous la surface, une question qui ressemble à : est-ce que je peux faire ça à mon âge, dans mes conditions, avec ce que je suis ? Et la réponse que je cherche n'est pas pour la galerie. Elle est pour moi. Pour cette conversation permanente avec moi-même sur ce que je suis encore capable d'être.

L'âge qui avance. Et alors ?

Il y a un moment dans la vie d'un homme public, aussi modeste soit son espace de visibilité, où l'âge devient un sujet. Pas de sa propre initiative. Mais parce que les autres commencent à le regarder différemment. À poser des questions avec cette inflexion particulière qui contient, non formulée, la vraie question : tu n'es pas un peu vieux pour tout ça ?

J'ai décidé très tôt de traiter cette question avec le mépris tranquille qu'elle mérite.

Pas avec de l'arrogance. Avec la conviction fondée sur l'expérience que l'âge n'est pas ce qui décide de ce qu'on peut faire. Ce qui décide, c'est l'état intérieur. La curiosité est-elle encore là ? L'envie de construire est-elle encore là ? La tolérance à l'inconfort nécessaire pour démarrer quelque chose qu'on ne maîtrise pas encore est-elle encore là ? Tant que la réponse à ces trois questions est oui, l'âge est un chiffre. Rien de plus.

Lancer des guides digitaux sur le marché américain à mon âge, apprendre les codes d'une distribution numérique que ma génération n'a pas grandi avec, construire une présence sur des plateformes qui n'existaient pas quand j'ai commencé le karaté, tout ça n'est pas une performance pour montrer que je suis encore jeune. C'est la continuation naturelle d'une façon d'être qui n'a jamais accepté que les limites imposées de l'extérieur soient des limites réelles.

L'âge avance. Et avec lui avancent aussi l'expérience, la profondeur, la capacité à voir les choses avec une perspective que la jeunesse ne peut pas encore avoir. Ce sont des atouts, pas des handicaps. Encore faut-il choisir de les voir comme tels.

Décider les autres à vivre leurs rêves

Il y a une phrase que j'ai entendue il y a longtemps et qui ne m'a plus jamais quitté. Elle dit simplement qu'il vaut mieux vivre ses rêves que rêver sa vie. Je ne sais plus qui l'a dite en premier. Je sais ce qu'elle signifie concrètement parce que j'en ai vu les deux versants de l'intérieur.

Rêver sa vie, c'est avoir des désirs mais leur préférer la sécurité du statu quo. C'est savoir ce qu'on voudrait faire et trouver en permanence des raisons pour lesquelles ce n'est pas le bon moment, pas les bonnes conditions, pas le bon âge, pas les bonnes ressources. C'est laisser la peur décider à la place du désir. Et c'est arriver quelque part dans le temps avec la liste complète de ce qu'on n'a pas fait et les explications parfaitement construites de pourquoi on ne l'a pas fait.

Vivre ses rêves ne signifie pas vivre sans contraintes ni sans réalisme. Ça signifie identifier ce qui compte vraiment, accepter le coût réel de sa poursuite, et le payer délibérément plutôt que de payer l'autre coût, celui du renoncement, qui se règle en monnaie d'amertume sur le long terme.

Si mes articles, mes livres, mes passages médiatiques, mes guides publiés pour un marché que je découvre à un âge où d'autres rangent leurs ambitions, si tout ça peut décider une seule personne à sortir de l'attente confortable dans laquelle elle se tient à distance de ce qu'elle voudrait vraiment faire, alors tout ça valait la peine sans qu'on ait besoin d'en discuter davantage.

Ce n'est pas de la philanthropie naïve. C'est de la conviction. La conviction que l'exemple vivant vaut plus que n'importe quel discours théorique sur ce qui est possible. Qu'un homme qui fait quelque chose que personne ne lui avait dit qu'il pouvait faire dit aux autres, sans un mot, que la limite qu'ils croyaient réelle ne l'était peut-être pas.

Je continue. Pas malgré l'âge. Avec l'âge. Et si ça donne à quelqu'un l'envie de commencer, c'est suffisant.

C'est même beaucoup.




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