Conversation avec David Salucci
David Salucci est un artiste
martial, coach sportif, acteur et écrivain français.
Ceinture noire 6ᵉ dan de karaté shotokan, Champion du Monde et d’Europe de
kickboxing semi-contact, il poursuit depuis plus de quarante ans une quête de
dépassement où le corps devient le prolongement de l’esprit. Détenteur de
dix-huit diplômes fédéraux en coaching, arts martiaux et préparation physique,
il s’est également formé au Mexique, auprès de la police fédérale de Tepic, où
il obtient sa licence internationale (APR).
Son parcours artistique s’inscrit dans la continuité
de cette exigence intérieure : il incarne un rôle dans The Shepherd Code:
Lapierre (IMDb),
ultime volet de la trilogie d’Alan Delabie, où s’exprime la même intensité que
celle qu’il cultive dans la discipline du tatami.
Auteur du Traité Philosophique, la voie de l’intégrité (Amazon), David Salucci interroge dans ses écrits la relation entre force et droiture, entre la rigueur du corps et la clarté de l’âme. Sur son blog personnel (davidsalucci.blogspot.com), il prolonge cette réflexion en mêlant spiritualité, introspection et regard lucide sur le monde contemporain.
Grégoire Canlorbe : Parlez-nous, s’il vous plaît, de votre collaboration avec Alan Delabie.
David
Salucci : Alan et moi, nous nous connaissons depuis environ
six ans. C’est un ancien artiste martial, marqué par la scène et par l’art du
nunchaku, sa spécialité, mais aussi par tout ce que les arts martiaux exigent
de maîtrise, de rigueur et d’humilité. De mon côté, je suis un pur produit du
karaté. Forcément, il y avait là un terrain d’entente naturel.
À cette
époque, Alan gagnait en envergure, projet après projet, gravissant patiemment
les marches d’un milieu aussi exigeant que fascinant. En discutant, nous avons
découvert une proximité de valeurs, un rapport commun à la discipline, à la
loyauté, à l’effort. Ce lien s’est tissé sans calcul. De simples échanges sont
nées des conversations quotidiennes, et de ces conversations, une véritable
amitié. Quelque chose de solide, presque fraternel.
Le projet
Lapierre nous a réunis sans préméditation. Nous ne pensions pas, au départ,
collaborer un jour sur un plan cinématographique. Ce qui nous liait, c’étaient
avant tout les arts martiaux. J’en suis issu corps et âme, et lui aussi a
côtoyé d’éminents maîtres français du karaté auprès desquels il s’était formé.
Ces passerelles, invisibles au début, ont fini par tracer un chemin commun.
Ce qui
m’amuse aujourd’hui, c’est le parallèle entre nos trajectoires. Alan a plongé
corps et âme dans le cinéma, sa passion absolue, son feu intérieur. Moi, j’ai
longtemps exploré l’univers médiatique, mais toujours à travers le prisme des
arts martiaux : couvertures de magazines, reportages, entretiens... Deux routes
différentes, mais nourries par la même énergie. Et c’est sans doute cette
convergence d’élan qui nous a menés jusqu’à Lapierre, tourné récemment, un film
désormais « dans la boîte », mais surtout une aventure humaine profondément
marquante.
Grégoire
Canlorbe :
Peut-être un mot sur le personnage que vous interprétez dans The Shepherd
Code: Lapierre ?
David Salucci : Dans Lapierre, j’incarne un mercenaire toujours en activité, un tueur, au même titre qu’Alex Lapierre. Mon personnage évolue dans l’ombre, là où tout se joue sans éclat. Il est celui qu’on appelle lorsque tout vacille, lorsque la mission s’enlise, lorsque la frontière entre l’ordre et le chaos devient floue.
J’interviens à plusieurs moments du film avec cette présence discrète, presque fantomatique, mais décisive. Mon personnage s’appelle Joey “Cobra” Silver, un nom choisi pour sa symbolique. Le serpent n’agit jamais dans le tumulte : il observe, attend, puis frappe avec une précision chirurgicale. C’est exactement l’essence de Joey. Une menace silencieuse, un allié imprévisible, un instinct pur derrière le calme apparent.
Grégoire Canlorbe : Êtes-vous satisfait de votre performance ?
David Salucci : Il faut être honnête : Lapierre représente
pour moi une première immersion, une sorte d’entrée en matière. Mon rôle reste
discret, je dois apparaître une dizaine de minutes sur un film d’un peu plus
d’une heure vingt. Le montage est terminé, mais le film n’est pas encore sorti.
Je n’ai donc vu que quelques extraits, des fragments, des éclats d’images.
Pourtant, pour une première fois, j’ai été sincèrement satisfait du rendu.
Je vois cette expérience comme un premier pas, une
mise en mouvement, une façon de tester mes appuis dans un nouvel univers.
J’avais besoin de sentir ce que cela faisait, non pas de l’extérieur, mais de
l’intérieur : le rythme, la caméra, le silence entre deux prises. Et surtout,
la sensation de voir son jeu projeté sur un écran.
Le tournage s’est fait entièrement en anglais, ce qui
n’est pas anodin. Même si je parle la langue, jouer dans un idiome qui n’est
pas le sien provoque un léger décalage. C’est comme si tu devenais un autre
toi-même, avec une sensibilité différente. Les mots, dans une langue étrangère,
ne naissent pas du même endroit. Ils imposent une distance, une retenue. Cela
rend l’interprétation plus technique, mais aussi plus consciente.
Au final, j’ai vécu cela comme un exercice de style,
exigeant mais formateur. Je sais qu’il y a mille choses à affiner, mais pour
une première expérience, je crois que je m’en suis plutôt bien tiré.
L’essentiel, c’était d’oser franchir la porte.
Grégoire Canlorbe : Vous avez étudié la méthode de Claude Goetz dans la formation du jeune Jean-Claude Van Damme : il était même question, si je ne m’abuse, d’un ouvrage à ce sujet.
David Salucci : Au fond, Goetz, c’est plus qu’une
connaissance : c’est un ami. Nous nous sommes côtoyés pendant de nombreuses
années. J’ai atterri dans son univers après avoir rédigé une biographie
consacrée à Jean-Claude Van Damme, un manuscrit de cent soixante-cinq
pages, lu et validé par lui-même. J’ai été en contact avec JCVD pendant un peu
plus de deux ans. C’est un personnage fascinant, mais aussi redoutablement
complexe. Ce que le public voit à la télévision, c’est une version lissée. En
réalité, il est encore plus intense, plus imprévisible. Travailler avec lui,
c’est une expérience unique… et parfois éreintante. C’est un homme difficile à
canaliser, un esprit libre, insaisissable.
Avant cette période, j’étais déjà passionné par la
biomécanique du grand écart facial. J’ai commencé le karaté en 1986, et
depuis, je n’ai jamais cessé de pratiquer. Ce travail précis, celui de la
technique du grand écart, de la tension musculaire subtile, est devenu mon
véritable fer de lance. C’est d’ailleurs ce point commun qui m’a rapproché de Claude
Goetz : lui aussi accordait une importance capitale à cette dimension du
corps.
J’ai animé d’innombrables séminaires, formé de
nombreux élèves, toujours autour du stretch, de la préparation physique, du
mouvement juste. C’est dans ce terrain d’entente que notre amitié s’est
enracinée. En dehors des tatamis, nous avons partagé quantité de repas,
d’échanges profonds, souvent en compagnie de son épouse, très proche de ma
femme. Ce lien humain a prolongé le lien martial.
Concernant JCVD, tout a commencé parce que Claude
rêvait de publier un livre qui le présenterait sous un angle différent : celui
du véritable artiste martial. Comme j’avais déjà publié plusieurs ouvrages, il
m’a confié la rédaction du projet. L’idée était ambitieuse : révéler un Van
Damme méconnu, loin du clinquant, plus introspectif, plus authentique. Le livre
était pratiquement achevé : plus de deux cents trente photos inédites en
attentes, collectées avec minutie, des clichés d’entraînements, de coulisses,
de moments suspendus. JCVD lui-même les avait validées. Le projet tenait du
document d’archives autant que du portrait intime.
Mais au dernier moment, tout s’est enrayé. La famille s’en est mêlée. Sa mère, sa sœur… des tensions anciennes ont ressurgi. JCVD s’est retrouvé pris entre plusieurs feux, tiraillé entre loyauté et attachement. Nous avons préféré tout suspendre. Cette dualité familiale, tout le monde la connaît, c’est un secret de polichinelle dans le milieu. Le projet s’est arrêté là, sans drame ni rancune. J’ai simplement choisi de ne pas forcer le destin. Parfois, il faut accepter que certaines choses restent dans l’ombre.
Grégoire Canlorbe : Un livre qui a tout l’air d’une thèse sur les arts martiaux, voire la psychomotricité, au-delà d’une simple biographie.
David Salucci :
Oui, c’était un immense travail… pour rien, au bout du compte. Écrire un
livre, c’est une entreprise qui dévore le temps : des heures de recherche, de
recoupements, d’entretiens. Pour celui-ci, j’étais en lien avec des personnes
ayant connu JCVD dès sa jeunesse. C’était une plongée dans les origines
d’un mythe, mais aussi un travail d’orfèvre.
Avec le recul, je crois que ce projet relevait
davantage de la thèse que de la simple biographie. C’est mon terrain
naturel. J’ai toujours eu un goût prononcé pour la philosophie, et la
construction d’une thèse, avec sa rigueur, son architecture, sa démonstration,
elle est devenue ma manière de penser le monde. Entre 1999 et 2012, j’ai dû en
rédiger près de deux mille, rien qu’à l’échelle fédérale. J’ai revisité chaque
kata supérieur, réexpliqué chaque coup de pied dans sa mécanique intime, ses
insertions musculaires, ses leviers. L’idée était de rendre le mouvement
intelligible, de traduire en mots la logique invisible du geste martial.
J’ai aussi entrepris de réécrire le karaté
traditionnel, de le réorganiser, de le purifier de ce qu’il avait perdu
avec le temps. C’est un travail de fond, presque une quête. J’écris sans cesse,
parfois pour moi, souvent pour les autres.
Mais je ne nourris aucun regret. Dans ce milieu, c’est
la règle du jeu. En échange, d’autres portes se sont ouvertes, d’autres
opportunités sont nées. Je ne crache pas dans la soupe : je constate simplement
les usages d’un univers où chacun cherche à exister.
Quand tu montes dans un domaine, qu’il s’agisse du
sport, du cinéma ou des affaires, tu comprends vite que le mérite seul ne
suffit pas. Il faut travailler, certes, mais aussi ruser, parce que les
places sont rares et chères. Certains n’hésitent pas à te marcher dessus, à
renier ce que j’appelle les fondamentaux. Alors, pour survivre là-haut, il faut
être armé : techniquement, mentalement, moralement. Sans cela, tu ne tiens pas.
Grégoire Canlorbe : En quelque sorte, vous êtes passé, comme l’on dit, de l’autre côté du miroir : la réalité du show-biz par-delà les paillettes et le bling-bling.
David
Salucci : Sur le papier, le show-business fait rêver. C’est
un monde de lumière, de promesses, d’éclats. Mais quand tu franchis le miroir,
la réalité se révèle tout autre. Depuis 2007, je côtoie ce que j’appelle les
étoiles de près, ce cercle doré qui brille de loin, mais qui, vu de
l’intérieur, n’a rien de céleste. J’y ai longtemps évolué : j’ai fréquenté
des acteurs, des figures connues du grand public. Des soirées, des
accompagnements, des sourires, des photos… et, derrière, un grand vide.
Car ce
milieu, malgré son vernis séduisant, repose sur une mécanique de
faux-semblants. Les gens t’accueillent à bras ouverts, te couvrent de
promesses, t’assurent monts et merveilles. Et puis, plus rien. Quand le rideau
retombe, il ne reste que toi, ton travail et ton intégrité. Dans ce monde-là,
l’aide véritable ne vient jamais de ceux qu’on croit : ce n’est presque jamais
un acteur, ni une star, qui t’ouvre une porte. C’est parfois un inconnu, une
rencontre inattendue, un regard qui croit en toi, un geste désintéressé, rare,
presque anachronique.
Aujourd’hui,
le monde s’est englouti dans un vortex où les valeurs se dissolvent. L’éthique,
la loyauté, la parole donnée… tout cela semble appartenir à un autre âge. Les
gens ont troqué la droiture pour l’opportunisme. Et moi, qui viens d’un monde
où la parole valait serment, je le ressens avec violence.
Dans les
années 80, dans les dojos que j’ai connus, il n’y avait ni frontières ni
différences. On était deux cent cinquante par club, de toutes origines, de
toutes couleurs. Personne ne regardait l’autre de travers. On s’entraînait
ensemble, on tombait ensemble, on se relevait ensemble. Si quelqu’un avait
besoin d’aide, tout le monde accourait. C’était une époque où la fraternité
n’était pas un mot, mais une pratique. L’amitié avait un poids, une noblesse.
Aujourd’hui,
tout s’est fragmenté. On te juge, on te classe, on t’étiquette. Les gens se
trahissent pour un avantage dérisoire, pour un peu de lumière. Certains
vendraient leur loyauté pour une promesse d’instantanéité. C’est une laideur
morale qui me révolte, parce qu’elle nie ce qui fait la grandeur d’un homme :
la constance, la parole, la main tendue.
J’ai
aussi vu ce monde sous un autre angle : celui de la protection rapprochée.
J’ai accompagné des personnalités importantes, parfois dans des contextes
délicats. Et ces expériences m’ont ouvert les yeux. Elles m’ont appris à lire
les visages, à sentir les intentions derrière les sourires. Le cinéma, vu de
l’extérieur, est un rêve ; de l’intérieur, c’est une jungle élégante. Il
fascine, mais il dévore. C’est l’un des milieux les plus durs, les plus cruels,
mais aussi l’un des plus vivants. Un paradoxe parfait, comme la lumière :
éblouissante, mais aveuglante.
Grégoire Canlorbe : Nombreux sont ceux qui, toujours, préfèreront rester dans le déni plutôt que de cesser d’écouter les fausses promesses : ceux qui, toujours, préféreront au choc de la réalité la perspective trompeuse de la voie facile.
David
Salucci : Beaucoup vivent encore avec cet espoir de gloire
facile, cette illusion tenace qu’il suffit d’y croire très fort pour y arriver.
Mais il y a une vérité fondamentale : le talent ne s’achète pas. Il se
forge, lentement, au contact de la rigueur, du doute et du temps.
C’est
pareil pour les arts martiaux et tout ce qui gravite autour. Autrefois,
certains se disaient : j’adore le karaté, je suis ceinture verte, je vais faire
des magazines, des couvertures. En théorie, tout le monde a le droit d’essayer.
Mais à partir du moment où tu veux entrer dans ce monde-là, tu deviens un
produit. Et un produit, pour être visible, doit être identifiable. Ton image,
ton physique, ton attitude, tout compte. Derrière cette façade, il y a un
véritable travail d’édification.
Si tu
veux apparaître dans les magazines, il te faut du contenu, du concret, un
parcours. Même une ceinture noire ne suffit pas. Pour exister sur une
couverture, il faut justifier sa place. Quand je me suis retrouvé dans DOJO
FIGHT Mag, aux côtés de figures comme Jon Jones, je savais que je devais
exister à cet endroit-là. Qu’il fallait que j’aie quelque chose à dire, à
incarner, à défendre. On ne triche pas à ce niveau-là.
Avec le
temps, tu apprends qu’il ne faut plus confondre rêve et mirage. On ne peut pas
promettre l’impossible à tout le monde. Chez les profanes, l’illusion
fonctionne encore : on leur fait croire qu’ils tiennent le bon filon. Mais chez
les initiés, ça ne prend plus. La maturité, c’est de comprendre qu’un film, une
carrière, un projet, tout cela repose sur la réalité. Et la réalité, c’est que
tout a un coût.
Lorsqu’on
se lance dans un premier projet, même avec du talent, il faut rester lucide.
Ce milieu est ouvert à tous, certes, mais dès que tu y entres, toi aussi tu
deviens un produit. Et ce produit doit être cohérent : l’image que tu proposes
doit correspondre à tes moyens, à ton univers, à ton identité.
Si, par
exemple, tu veux tourner un film futuriste, une prise d’otages dans un vaisseau
spatial avec zéro budget, tu tomberas forcément dans le kitsch. Le rendu ne
suivra jamais. Il vaut mieux construire une histoire solide, humaine, incarnée,
sans effets spéciaux, mais avec du fond, de la tension, de la vérité. Un
scénario intelligent, même modeste, aura toujours plus d’impact qu’un rêve de
blockbuster sans moyens.
C’est l’erreur la plus commune : vouloir rivaliser avec Hollywood avec un compte en banque vide. Le cinéma, comme la vie, demande du réalisme. Croire qu’on peut bâtir des cathédrales avec des allumettes, c’est s’assurer de voir tout brûler.
Grégoire Canlorbe : Comment présentez-vous votre traité de philosophie et ses enjeux ?
David Salucci : Le Traité philosophique, à l’origine,
n’était pas un ouvrage de fond, mais plutôt un fascicule. Un petit format,
simple, dans lequel je posais quelques repères essentiels, une sorte de
boussole philosophique pour rappeler les bases, tracer quelques lignes de
réflexion. J’y abordais beaucoup de thèmes, mais sans prétention d’exhaustivité
: c’était volontairement concis, presque épuré. Le format imposait une certaine
retenue, impossible d’aller trop loin sans déséquilibrer l’ensemble.
Je m’étais donc contenté de survoler les grands axes,
les idées principales, sans alourdir la plume. C’était une première approche,
une esquisse, une manière de transmettre des points d’ancrage à ceux qui, comme
moi, cherchent à comprendre le lien entre la pensée et l’action.
Aujourd’hui, ma démarche a évolué. Avec le blog que
j’ai ouvert récemment, j’ai trouvé un espace plus libre, plus vivant. J’y
développe mes réflexions sans contrainte, j’approfondis les sujets, je creuse
davantage les racines philosophiques qui sous-tendent le geste martial. Ce que
j’aime, c’est cette possibilité d’aller jusqu’au bout d’une idée, de la
pousser, de la confronter à la réalité.
Et ce qui est fascinant, c’est que, quel que soit le
thème abordé, tout finit toujours par se rejoindre : la philosophie, la
discipline, la spiritualité, les arts martiaux. Tout obéit à la même logique,
celle du cercle qui se referme, ce mouvement perpétuel où chaque
réflexion, chaque expérience, ramène à l’essentiel : la connaissance de soi.
Grégoire Canlorbe : Un chapitre de votre traité est consacré à l’amour platonique. Comment résumez-vous votre analyse à ce sujet ?
David Salucci : Si je revisite aujourd’hui la notion
d’amour platonique, je le fais à la lumière de mon propre parcours. Rien ne
remplace l’expérience, c’est elle, et elle seule, qui polit nos certitudes.
Avec les années, tu comprends que ton fusil change souvent d’épaule : la
maturité, c’est cette lente bascule vers les vrais choix, surtout en amour.
Dans ce domaine, je crois qu’il ne faut s’attacher
qu’au vrai. Le reste n’est qu’illusion. Quand deux êtres se rencontrent, homme,
femme, peu importe, tout commence presque toujours par le physique : une
attraction brute, instinctive, animale. On se laisse happer par la forme, en
oubliant le fond. Mais tôt ou tard, tu réalises que le corps, aussi parfait
soit-il, ne nourrit rien à long terme. Si derrière il n’y a pas d’âme, de
conversation, de profondeur, la beauté s’effrite, et le lien se vide de sens.
On peut marcher au bras de la plus belle femme du
quartier, sentir les regards se retourner, savourer la flatterie sociale… mais
au bout du compte, la beauté, seule, ne tient pas. Si elle n’a rien à te donner
d’autre que son reflet, tu finis par t’y perdre. L’amour, ce n’est pas un
trophée ni une vitrine : c’est une construction quotidienne, une endurance à
deux.
C’est pourquoi je me méfie de l’amour purement
fantasmatique, celui qui ne repose que sur l’image. Tout ce qui est surfait,
artificiel, finit par se fissurer. Dans la vie comme en amour, il faut bâtir
sur du solide, pas sur des paillettes. Celui ou celle qui partage ton existence
doit devenir ton refuge, ton miroir, ta vérité. Quand tu as la chance de
rencontrer cette personne-là, celle qui te comprend, t’aide, t’accompagne sans
conditions, alors l’amour prend une autre dimension : il devient sacré.
Regarde le monde des stars : combien s’affichent avec
des partenaires choisis pour l’apparence, pour la façade ? C’est une comédie
permanente. Prenons Schwarzenegger, par exemple. L’homme symbolisait la
réussite absolue : le corps, le cinéma, le pouvoir, la gloire. Sa femme
appartenait au clan Kennedy, belle, grande, brillante, presque aristocratique.
Mais sa véritable histoire d’amour, la plus sincère, il l’a vécue avec une
femme bien différente : une employée, mexicaine, simple, un peu ronde, avec qui
il a eu un enfant. C’est elle qui, sans le savoir, lui ressemblait le plus.
Cet exemple dit tout. Même au sommet, parmi les
projecteurs et les faux-semblants, l’humain finit par chercher ce qui est réel.
On peut se mentir un temps, afficher le succès, jouer le rôle de la perfection…
mais on ne triche jamais avec son propre cœur. Ce que l’on fuit finit toujours
par nous rattraper. Et souvent, c’est dans la simplicité qu’on retrouve ce
qu’on avait perdu : la vérité de l’amour, celle qui ne se montre pas, mais qui
se vit.
Grégoire Canlorbe : Comment évaluez-vous cette remarque de Platon que « l’art de la gymnastique » correspond aux « corps », et « l’art de la musique », pour sa part, à « l’âme » ?
David Salucci : Elle est fondamentalement vraie. Elle est
même plus vraie que vraie.
Quand on relit les grands philosophes, il faut
imaginer ce qu’ils étaient vraiment : des hommes assis face à face, dans le
silence, capables de dialoguer pendant des heures, loin de tout ce vacarme
moderne, loin des écrans, des notifications, des distractions permanentes qui
aujourd’hui grignotent nos pensées. C’étaient des esprits entiers, des êtres
qui avaient fait de la réflexion un art de vivre. Certains ont littéralement
signé leur vie avec leurs idées, au point de devenir des repères universels,
des flambeaux dans l’histoire de l’humanité.
Alors oui, critiquer Platon aujourd’hui, ce serait
d’une témérité absurde. Ces hommes étaient des géants de la pensée, des
artisans du vrai, des bâtisseurs d’idées. Ils n’avaient ni les outils ni les
moyens technologiques que nous avons, mais ils possédaient ce que nous avons
perdu : la disponibilité intérieure.
Regarde autour de toi : les cerveaux se dissipent, les
consciences s’effilochent. Plus personne ne lit, plus personne ne s’attarde sur
une analyse de fond. L’information se consomme, elle ne s’assimile plus. On ne
cherche plus à comprendre, mais à paraître. Le monde s’est habitué à la
facilité, au confort de la paresse intellectuelle. Et cette dérive me navre.
Je ne m’y reconnais plus. Ce monde-là ne me ressemble
pas. Mes plus belles années sont derrière moi, et je le dis sans amertume. J’ai
eu la chance, immense, de vivre dix vies en une. De connaître la passion, la
sueur, la loyauté, la lenteur des choses bien faites. Aujourd’hui, tout va trop
vite. Les jeunes ne prennent plus le temps de vivre, ils « scrollent » leur
existence comme on feuillette une publicité.
Autrefois, on séduisait par la parole, par un regard,
par une lettre écrite à la main. On prenait le temps de choisir ses mots, de
déposer un sentiment sur le papier, d’attendre la réponse. Il y avait dans tout
cela une gravité douce, une pudeur, une profondeur. Aujourd’hui, tout est
instantané et donc, tout est remplaçable. C’est peut-être cela, la plus grande
tragédie de notre époque : avoir confondu la vitesse avec la vie.
Grégoire Canlorbe : Le virtuel, s’il peut aider les (belles) interactions et rencontres à se faire, a aussi mis une barrière entre les individus.
David Salucci : On nous a complètement désocialisés. Et ce
n’est pas un accident : c’était voulu, pensé, orchestré. Et ils ont
parfaitement réussi leur coup.
Il suffit d’entrer dans une salle d’attente pour le
constater : plus un regard, plus un mot. Vingt personnes assises côte à côte,
chacune enfermée dans sa bulle numérique. Peut-être un « bonjour » timide,
arraché à la politesse d’un autre temps, mais c’est tout. Les visages se sont
fermés, les regards se sont éteints. L’humain s’est dissous dans la
distraction.
Partout, le spectacle est le même. Sur une terrasse,
en plein soleil, personne ne contemple l’horizon, personne ne savoure
l’instant. Les gens sont là, figés, les yeux rivés sur leur téléphone, à faire
défiler des vies qui ne sont pas les leurs. On ne parle plus, on ne s’écoute
plus, on ne s’observe plus.
Ce n’est plus seulement triste, c’est tragique. Car
derrière cette illusion de connexion, il n’y a plus de lien. Nous avons troqué
la chaleur des voix pour la froideur des écrans. Et ce silence collectif, ce
grand mutisme moderne, c’est peut-être la plus grande victoire du vide sur la
parole.
Grégoire Canlorbe : Une autre remarque de Platon sur laquelle je crois bon de revenir : s’astreindre à la « gymnastique » et aux « régimes » est un moyen d’amplifier « l’ardeur morale », et non seulement la « force physique ».
David Salucci : Il est indéniable que s’entraîner avec
régularité et intensité t’élève. Physiquement, bien sûr, mais surtout
intérieurement.
Quand tu t’impliques vraiment, avec un objectif clair,
presque existentiel, tu entames une métamorphose. Tu changes de peau, de
regard, de nature. La personne que j’étais à dix-sept ans n’aurait jamais pu
imaginer celle que je suis devenu. Tout s’est bâti à la force de la volonté, de
la discipline, du travail et de la résilience. Rien n’est venu par hasard : je
me suis façonné, littéralement, à la sueur du front.
Plus ton mental se forge, plus tu t’élèves au-dessus
du confort ambiant. Quelqu’un qui s’assoit face à toi sans avoir traversé
l’effort, sans avoir goûté à la rigueur ou à la solitude du dépassement, ne
peut pas comprendre. Le courage n’est pas un don : c’est une conquête.
Je me souviens des championnats du monde de
kickboxing de 2010. Je partais courir de nuit, en banlieue, vers deux
heures du matin. Capuche vissée sur la tête, sweat « karaté contact » sur le
dos, je m’enfonçais dans les rues désertes. Il m’est arrivé d’être arrêté par
la police, intriguée de me voir courir à cette heure-là. Ce qu’ils ne pouvaient
pas imaginer, c’est que cette course-là n’était pas qu’un entraînement :
c’était un rituel. Une manière de me forger la tête, de m’endurcir, d’aller
chercher la version de moi-même qui n’existait pas encore.
Très peu de gens savent ce que c’est que de courir
seul, dans le froid, dans des quartiers silencieux, sous des lampadaires
fatigués. Ce sont ces moments-là qui sculptent ton mental, qui font de toi
quelqu’un de différent. L’élévation ne vient jamais du confort, elle naît du
frottement avec la difficulté, du face-à-face avec la douleur.
Parce que la vie, elle, ne t’attend pas. Tu peux
t’entraîner, te donner, mais tu dois aussi gérer ton travail, ta famille, tes
responsabilités. C’est dans cette tension permanente entre tout ce que tu
portes que se crée la véritable force.
Et à force de sortir de ta zone de confort, de te mettre volontairement en danger, de traverser la fatigue et le doute, quelque chose en toi s’aiguise. Tu deviens plus solide, plus lucide, plus ancré. À la fin, il ne reste plus la performance, mais l’être. Et c’est lui, cet être forgé dans la nuit et la sueur, qui continue à avancer quand tout le reste s’effondre.
Grégoire Canlorbe : Il y a être et jouer à être : la confusion sur ce plan est caractéristique des enfants et de ceux qui refusent de grandir.
David Salucci :
Je vais te dire une chose : celui qui joue les durs ne dure jamais. Dans la
vie comme ailleurs, tu ne peux pas tricher longtemps. Quand tu t’inventes un
personnage, quand tu t’amuses à faire croire que tu es quelqu’un que tu n’es
pas, tôt ou tard, la réalité te rattrape.
Les réseaux sociaux, à l’origine, avaient du sens.
C’était une fenêtre ouverte sur ce que tu étais vraiment. Une manière de
partager ton travail, de transmettre une expérience, d’inspirer peut-être.
Quand j’ai ouvert mon compte Facebook, mon intention était simple : diffuser un
message martial, une philosophie de vie, une certaine vision de la discipline.
Mais aujourd’hui, tout cela s’est dévoyé. Le jeu a
pris le dessus.
En 2004, en Lorraine, j’ai été le premier coach
sportif. À l’époque, le mot même de coach faisait sourire : c’était un
terme américain, inconnu ici. J’ai formé des dizaines de personnes pendant
dix-huit ans, des profils très variés, des avocats, des entrepreneurs, des
sportifs de tous horizons. Si cela a tenu si longtemps, c’est bien que le
travail était réel, que les résultats étaient là.
Puis le mot est devenu à la mode. Le coaching est
devenu une étiquette, un produit de consommation. Chacun s’est proclamé coach
sportif sans bagage, sans formation, sans vécu. Zéro expérience, zéro
légitimité, mais un compte Instagram et une photo retouchée. Et aujourd’hui,
c’est exactement la même dérive dans le milieu du cinéma : tout le monde est
acteur, cascadeur, scénariste. Plus rien n’est vérifié, plus rien n’est validé.
Sur les plateformes comme YouTube ou Facebook,
n’importe qui peut s’inventer une carrière, se donner des titres, des palmarès,
sans que personne ne vérifie quoi que ce soit. C’est devenu inquiétant. La
frontière entre vérité et illusion s’est effacée.
Moi, quand je parle, tout est traçable, vérifiable.
J’ai dix-huit diplômes fédéraux, chacun avec un numéro d’agrément. Je
suis 3ᵉ dan de karaté contact à la FFKDA, 6ᵉ dan Shotokan à l’UNVS,
£ce sont des faits, pas des effets d’annonce.
Ce qui me dérange, ce n’est pas la réussite des
autres, c’est l’imposture devenue norme. Le fait que des gens puissent
s’inventer un passé, se décerner des titres, et que tout le monde s’en
accommode. On a banalisé la tromperie. Et quand le faux devient la règle, quand
la légitimité ne vaut plus rien, c’est toute une génération qu’on condamne à
l’illusion.
Grégoire Canlorbe : Merci pour votre temps. Que diriez-vous des manières respectives d’aborder le corps et les arts martiaux, tout notamment le karaté, en Asie et en Europe ?
David Salucci : Aujourd’hui, je condamne une Europe qui a
profondément oublié d’où vient le karaté. Ses racines sont avant tout traditionnelles,
spirituelles, presque sacrées. Quand j’ai commencé, on traçait des lignes de
kihon sur des kilomètres. On répétait, encore et encore, jusqu’à ce que le
geste devienne vérité. C’était un karaté pur, rugueux, exigeant, un art martial
dans toute sa rigueur.
Dans les années 80, le karaté était dur, parfois
brutal. Le KO était autorisé, les kimonos finissaient tachés de rouge. Mais
c’était une école de vie. On en ressortait plus fort, plus digne. On apprenait
à se construire à travers la douleur, le respect, et la recherche d’équilibre.
C’était un art au sens profond du terme : une discipline qui forgeait des
hommes avant de former des athlètes.
Aujourd’hui, le karaté s’est européanisé. Il
est devenu un sport, un spectacle, une vitrine. Et ça, je le déplore. Le karaté
n’a jamais été conçu pour flatter les tribunes, mais pour élever l’esprit. Il a
perdu sa dimension philosophique, sa noblesse, son essence. Le corps bouge
encore, mais l’âme s’est tue.
C’est pour cela que nombre de maîtres, à l’image de Roland
Habersetzer, ont choisi de se marginaliser, de quitter le tumulte du karaté
sportif pour revenir à la voie originelle, celle de la tradition, du silence,
de la quête intérieure. Et je les comprends. Car ce retour-là, c’est un retour
à la source, à la vérité du geste et du cœur.
Pour moi, le karaté d’aujourd’hui s’est affadi, affaibli, vidé de son sens. Il s’est transformé en produit, alors qu’il fut jadis une école de vie. Et c’est peut-être cela, le plus grand combat de notre époque : réapprendre à être martial avant d’être visible, à redevenir vrai avant d’être vu.
« Ce que j’ai appris au fil des années, c’est qu’on ne
triomphe pas en cherchant la lumière, mais en apprenant à marcher dans l’ombre
sans jamais trahir sa propre voie. »
David SALUCCI.

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