Fontainebleau. Ce que la forêt m'a appris avant que je sache que j'apprenais.
Il y a des endroits qui vous forment sans vous demander votre permission. Des endroits dont la nature même est si dense, si présente, si exigeante qu'elle s'imprime dans vous à une profondeur que vous ne mesurez pas sur le moment. Vous n'y pensez pas parce que vous avez dix-sept ans, que vous êtes en treillis depuis l'aube, que le froid de l'automne pique les mains à travers les gants, et que la seule chose qui compte c'est de rester vigilant, de surveiller, d'intervenir si ça dégénère. Vous n'avez pas le loisir d'être poétique. La forêt s'en fiche. Elle travaille quand même. Elle dépose en vous ce qu'elle a à déposer, et vous le retrouvez des décennies plus tard, intact, dans des endroits de vous-même que vous n'aviez pas identifiés.
La forêt de Fontainebleau est l'un de ces endroits-là pour moi. Et quand j'ai appris l'incendie qui l'a frappée, quelque chose en moi a brûlé avec elle.
1989. Contingent 89/10. J'avais dix-sept ans.Mon père avait devancé l'appel pour moi. C'est une façon élégante de dire que j'ai porté un treillis avant même d'avoir l'âge de voter. À dix-sept ans, on n'est pas un homme encore. On est en train de le devenir, et on ne sait pas exactement ce que ça signifie. Le service militaire, pour ma génération et dans les conditions qui étaient les miennes, a eu la brutalité nécessaire pour accélérer ce processus.
Je suis arrivé à Melun pour mes classes. Le PSIG, le Peloton de Surveillance et d'Intervention générale, n'était pas exactement une unité pour les gens qui cherchent une vie tranquille. On intervenait. Sur des situations réelles, souvent tendues, parfois violentes. La bagarre, le désordre public, l'agression, toutes ces situations où la présence de l'uniforme est censée suffire à calmer les choses et où elle ne suffit pas toujours.
J'avais un problème avec ça. Un problème de tempérament que des décennies de pratique martiale et de philosophie stoïcienne ont appris à gouverner, mais qui à dix-sept ans était encore à l'état brut. L'agressivité gratuite, le manque de respect, la violence des gens contre les autres ou contre l'uniforme, ça me rendait fou. Pas d'une façon raisonnée. D'une façon instinctive, viscérale, que je comprends maintenant beaucoup mieux que je ne la comprenais alors.
Mes camarades m'appelaient le Ninja. C'est comme ça que ça marche dans les unités. On vous colle un surnom qui résume quelque chose de vous en un mot, et ce mot vous suit. Le Ninja, c'était parce que le karaté était déjà partout en moi. Dans la façon de me déplacer, de réagir, de regarder les situations. Et parce que dans les interventions qui tournaient mal, quelque chose se mettait en place en moi qui n'était pas de la peur.
Deux fois par semaine, après mes classes, j'enseignais le karaté à l'EOGN de la caserne de Melun. Des jeunes officiers. Des hommes qui allaient commander des autres. Je leur apprenais à frapper et à ne pas frapper. À être dangereux et à choisir de ne pas l'être. À connaître leur propre force assez bien pour ne pas avoir à la démontrer constamment. J'avais dix-sept ans et je leur apprenais ça. Je ne sais pas si j'avais les mots pour le formuler à l'époque. J'avais les gestes.
La forêt. Ce qu'elle était.Fontainebleau n'est pas une forêt ordinaire. Ceux qui ne l'ont traversée qu'en touristes un dimanche d'été ne peuvent pas vraiment en saisir la nature profonde. Elle se révèle autrement. Elle se révèle quand on la traverse à l'aube avec une mission, quand le sol est encore humide et que les fougères rousses de l'automne absorbent les bruits de pas d'une façon qui donne l'impression que la terre elle-même retient son souffle. Elle se révèle quand on est seul dedans, pas perdu mais seul délibérément, en position d'observation, quand les heures passent et que la forêt reprend ses activités autour de vous comme si vous faisiez partie du décor.
Il y a dans cette forêt une ancienneté qui pèse. Pas de façon oppressante. De façon apaisante. Les rochers de grès qui sortent du sol par endroits, gris et moussus, ont l'air d'avoir toujours été là et d'avoir vu passer beaucoup plus de choses que vous ne pourrez jamais en voir. Les chênes centenaires ont des postures d'hommes vieux qui ont traversé des tempêtes et qui sont encore debout. Il y a une dignité dans cette forêt qui n'appartient qu'aux choses qui durent vraiment.
Pour un jeune homme de dix-sept ans qui était en train de construire quelque chose sans encore savoir quoi, traverser cette forêt en mission n'était pas juste une activité de service. C'était une école. Une école sans programme officiel, sans évaluation, sans diplôme à la sortie. Mais une école réelle où quelque chose se déposait à chaque passage entre les arbres, à chaque heure passée à écouter le silence et à apprendre que le silence n'est jamais vraiment silencieux pour celui qui sait écouter.
J'ai su plus tard mettre des mots sur ce que cette forêt m'apprenait. La patience. La capacité à rester immobile dans l'inconfort sans que l'inconfort prenne toute la place. La lecture de l'environnement, cette conscience périphérique qui est l'une des choses les plus précieuses que les arts martiaux cherchent à développer et que la nature enseigne à sa propre façon à ceux qui y passent assez de temps. La modestie aussi. On ne traverse pas Fontainebleau en pensant être grand. Elle est trop ancienne pour ça.
Ce que le terrain enseigne que le dojo ne peut pas toujours enseigner
Il y a une chose que mes mois dans les bois et dans les interventions du PSIG m'ont apprise que des années de dojo seul n'auraient peut-être pas pu m'apprendre de la même façon. C'est la différence entre l'entraînement et la réalité. Entre le geste appris dans la sécurité relative d'un tatami et le même geste requis dans une situation où les enjeux sont réels et où personne ne retient ses coups.
Cette différence est fondamentale. Et la traverser jeune, même avec les imperfections et les excès de caractère qu'on ne maîtrise pas encore à dix-sept ans, forge quelque chose qui ne peut pas s'enseigner autrement. Une certaine façon de rester calme quand ça s'emballe. Une certaine façon de lire une situation avant qu'elle devienne critique. Une certaine façon de savoir ce qu'on est capable de faire et ce qu'on préfère ne pas faire parce qu'on en connaît les conséquences réelles.
Le Ninja des classes de Melun n'était pas encore l'homme que des décennies de Budō et de philosophie stoïcienne ont contribué à construire. Mais il portait déjà en lui les matériaux de cet homme. Et la forêt de Fontainebleau, avec ses rochers et ses fougères et ses nuits froides de l'automne 1989, était l'un des ateliers où ces matériaux ont commencé à prendre forme.
L'incendie. Ce qu'on perd quand une forêt brûle.
Quand j'ai appris l'incendie de Fontainebleau, ma première réaction n'était pas intellectuelle. Elle était sensorielle. J'ai senti quelque chose. L'odeur imaginaire de ces fougères rousses qui brûlent. La chaleur incongrue dans un lieu que j'associe au froid de l'automne et à l'humidité du matin. Quelque chose d'irréel dans l'idée que ces chênes centenaires qui semblaient défier le temps pouvaient être emportés par les flammes.
On ne prend pas la mesure de ce qu'une forêt représente tant qu'elle est là. Elle est là, dense et permanente, et on l'oublie parce que les choses permanentes disparaissent du regard de la même façon que l'air qu'on respire. C'est quand elles menacent de ne plus être là qu'on réalise à quel point elles faisaient partie de quelque chose d'essentiel.
Fontainebleau n'est pas que le poumon vert de la région parisienne, même si elle l'est aussi. Elle est un patrimoine vivant, une mémoire arborée qui porte dans ses profondeurs des siècles de présence humaine, royale, artistique, militaire. Des générations d'hommes l'ont traversée avec leurs missions, leurs peurs, leurs espoirs, leurs corps de dix-sept ans qui découvraient ce qu'ils étaient capables de faire et de supporter. Et dans cette transmission silencieuse d'une génération à l'autre, par la simple permanence des arbres et des rochers, quelque chose de plus que de la botanique se perpétuait.
Quand une forêt brûle, c'est aussi tout ça qui brûle. Les mémoires déposées dans les lieux. Les apprentissages que seule la nature peut transmettre à sa façon. La continuité invisible entre ceux qui l'ont traversée avant nous et ceux qui la traverseront après.
Ce qui reste. Ce qui ne brûle pas.
Ces deux photos que je regarde aujourd'hui me ramènent à quelque chose que je n'aurais pas su nommer à l'époque. Ce jeune homme en treillis avec ses gants et son camouflage facial, qui fait un yoko geri dans les fougères de l'automne en 1989, ne sait pas encore tout ce qu'il va devenir. Il ne sait pas encore les décennies de tatami qui l'attendent. Il ne sait pas encore les textes qu'il va lire, les grades qu'il va traverser, les élèves qu'il va former, les mots qu'il va écrire.
Mais il porte déjà en lui quelque chose de ce qu'il deviendra. On le voit dans la technique. On le voit dans la posture. On le voit dans le regard. La forêt est derrière lui, dense et automnale, et elle ne le sait pas mais elle est en train de participer à sa formation.
Fontainebleau a brûlé. Une partie d'elle, du moins. Et cette perte est réelle, irréparable dans le temps d'une vie humaine parce qu'une forêt centenaire ne se reconstitue pas en quelques années. Mais ce qu'elle a déposé dans ceux qui l'ont traversée, ça ne brûle pas. Ça reste, intact, dans la façon dont on marche, dont on respire, dont on lit le silence et dont on sait s'y tenir.
Je rends hommage à cette forêt aujourd'hui. Pas avec la nostalgie de celui qui est en deuil d'un passé inaccessible. Avec la gratitude de celui qui sait ce qu'il lui doit et qui ne l'a jamais oublié.
À Fontainebleau. À ses fougères rousses. À ses rochers couverts de mousse. Et à tout ce qu'une forêt peut enseigner à un gamin de dix-sept ans qui ne savait pas encore qu'il était en train d'apprendre.


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