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L'amour a cessé de rêver. Et nous aussi.

Il y a eu un moment précis dans l'histoire des relations humaines où quelque chose s'est éteint. Pas brutalement, pas avec le fracas d'une rupture visible. Doucement, par petites capitulations successives, par abandons consentis dont chacun semblait raisonnable pris isolément et dont l'accumulation a produit quelque chose d'inquiétant. Nous avons cessé de faire rêver. Nous avons cessé d'essayer. Nous avons remplacé le désir de l'autre par la gestion de l'autre, et nous avons appelé ça de la maturité.

Ce n'est pas de la maturité. C'est de la résignation habillée en sagesse.

Je veux parler de quelque chose que tout le monde ressent mais que peu de gens nomment clairement parce que le nommer implique de reconnaître une perte, et que reconnaître une perte oblige à se demander ce qu'on a laissé mourir et pourquoi. Je veux parler de la disparition du romantisme, pas comme genre littéraire ou comme époque historique, mais comme disposition de l'être. Comme façon d'habiter le temps qu'on passe avec ceux qu'on aime.

Je le dis en observateur, pas en accusé. Je fais partie de ceux qui ont choisi de ne pas capituler devant cette tendance, qui croient encore que l'écriture a une valeur, que le voyage pour l'autre est un langage, que la promesse engage vraiment celui qui la fait. Ce texte est un constat sur ce que je vois autour de moi, pas une confession sur ce que je suis.

Ce qu'était faire rêver

Il y a une confusion contemporaine entre le romantisme et la naïveté qui a fait beaucoup de dégâts. Comme si croire en l'amour, comme si vouloir faire rêver quelqu'un, comme si prendre le temps de choisir ses mots, ses gestes, ses attentions était une preuve d'immaturité ou d'irréalisme. Comme si les adultes sérieux avaient mieux à faire que de cultiver la beauté dans leurs relations.

Cette confusion est une erreur fatale. Et elle est relativement récente.

Pas si loin dans le temps, un homme qui cherchait à séduire une femme lui écrivait. Pas un message de trois mots envoyé depuis un canapé. Une lettre. Parfois plusieurs pages. Des mots choisis avec soin, construits pour produire un effet précis, porteurs d'une intention claire et d'un effort visible. Cet effort n'était pas une stratégie de manipulation. C'était une déclaration. Il disait : tu comptes suffisamment pour que je me donne du mal. Tu mérites que je cherche les mots justes plutôt que les mots rapides. Tu es quelqu'un devant qui je veux être à mon meilleur.

Cette lettre pouvait être relue. Elle pouvait être gardée. Elle portait une trace permanente de ce qu'avait été un moment, une intention, un être humain à un instant précis de sa vie. Elle avait une matérialité, une densité, un poids dans la main de celui ou celle qui la recevait.

Un message WhatsApp n'a rien de tout cela.

La technologie n'est pas le problème

Il serait trop facile, et trop faux, de dire que la technologie a tué le romantisme. La technologie n'est qu'un outil. Un outil peut servir à construire ou à démolir. Ce n'est pas l'outil qui décide. C'est l'intention de celui qui le tient.

Le problème n'est donc pas le téléphone, pas l'application de rencontre, pas le message instantané. Le problème est ce que ces outils révèlent sur l'état de notre désir de l'autre. Et ce qu'ils révèlent est préoccupant : nous avons choisi la vitesse et l'efficacité là où il aurait fallu choisir la profondeur et le soin.

Nous avons accepté de traiter les relations amoureuses avec la même logique que nous traitons nos emails professionnels. Aller à l'essentiel, économiser le temps, éviter les circonlocutions inutiles, maximiser le ratio résultat sur effort. Cette logique est admirable dans un contexte de travail. Appliquée à l'amour, elle produit quelque chose de glacial.

L'amour ne se réduit pas à l'essentiel. L'amour est précisément ce qui dépasse l'essentiel. C'est le superflu magnifique, l'inutile nécessaire, la dépense gratuite de soi pour le plaisir de l'autre sans attente de retour calculé. Quand on applique à l'amour la logique de l'optimisation, on ne l'optimise pas. On le détruit.

Le voyage comme acte d'amour disparu

Il y a une dimension du romantisme qui s'est évaporée avec une discrétion particulièrement remarquable, parce que les voyages, eux, n'ont pas disparu. Les gens voyagent plus que jamais. Mais ils ont cessé de voyager pour l'autre.

Autrefois, traverser une distance pour retrouver quelqu'un était en soi un langage. Prendre la route, supporter l'inconfort du déplacement, arriver fatigué mais présent disait quelque chose que les mots n'auraient pas pu dire aussi efficacement : tu vaux le dérangement. Tu vaux l'effort du voyage. La distance qui nous sépare ne compte pas assez pour que je reste là où je suis.

Ce geste avait une valeur symbolique immense précisément parce qu'il coûtait quelque chose. Parce qu'il impliquait un renoncement, une dépense d'énergie, un inconfort accepté pour une raison qui n'était pas pratique mais sentimentale. Et les choses qui coûtent quelque chose ont une valeur que les choses gratuites n'ont pas. Pas parce que la valeur serait dans le coût lui-même, mais parce que le coût est la mesure visible de ce à quoi on est prêt pour l'autre.

Aujourd'hui les gens se voient quand c'est commode. Quand les agendas s'accordent sans trop d'ajustements. Quand le déplacement ne demande pas trop. Quand ça s'insère proprement dans la semaine sans créer de perturbations majeures. Et si l'autre ne s'insère pas proprement, on reporte. On reporte encore. Jusqu'à ce que l'envie elle-même s'émousse à force d'être différée.

Le voyage pour l'autre n'était pas une logistique. C'était une déclaration d'amour en actes. Et les actes ont toujours dit plus vrai que les mots.

Les promesses et leur disparition silencieuse

Il y a un mot qui a presque disparu du vocabulaire sentimental contemporain. Ce mot est "promesse". Non pas la promesse vague et non engageante qu'on fait sans y penser, le "on se verra bientôt" qui ne signifie rien, le "je t'appellerai" qui ne sera suivi d'aucun appel. La promesse réelle. Celle qui engage. Celle qui dit : je te donne ma parole, et ma parole a un poids que je n'abandonnerai pas à la première difficulté.

La promesse amoureuse était une architecture. Elle construisait quelque chose entre deux personnes, un avenir partagé qui n'existait pas encore mais qui devenait réel par le seul fait d'être dit avec l'intention d'être tenu. Elle créait une continuité dans le temps, un lien entre le présent et ce qui allait venir, une raison de faire confiance à quelqu'un non pas parce qu'on avait vérifié et contrôlé chaque aspect de sa vie, mais parce qu'il avait donné sa parole et qu'on avait choisi de lui faire crédit.

Cette confiance-là était un acte courageux. Parce que croire une promesse, c'est accepter d'être vulnérable. C'est dire à l'autre : je m'appuie sur ce que tu m'as dit. Si tu te rétractes, je tomberai. Et cette vulnérabilité consentie était elle-même une forme de déclaration : je te fais confiance au point d'accepter de pouvoir être blessé par toi.

La génération contemporaine a développé envers cette vulnérabilité une méfiance qui se présente comme de la lucidité. On ne promet plus pour ne pas décevoir. On ne s'engage plus pour garder ses options ouvertes. On reste dans le flou rassurant de l'indéfinition pour ne jamais avoir à assumer la responsabilité d'avoir dit quelque chose qu'on n'a pas tenu. Cette prudence est compréhensible. Elle est aussi, dans ses effets, mortelle pour l'amour.

Parce que l'amour vit dans la promesse. Pas dans la certitude. La certitude n'a rien de romantique. Elle est confortable mais elle est froide. L'amour vit dans le pari que l'autre tiendra. Dans le choix de croire malgré l'incertitude. Dans la décision délibérée de faire confiance à quelqu'un qui pourrait nous trahir et qui choisit de ne pas le faire. C'est précisément dans cet espace de risque consenti que quelque chose de vivant peut exister entre deux êtres.

Ce que nous avons perdu sans le voir partir

Le romantisme n'est pas mort d'une seule décision. Il est mort de l'accumulation de mille petites décisions qui chacune semblait raisonnable. La décision de ne pas écrire cette lettre parce qu'un message suffisait. La décision de ne pas faire ce voyage parce que c'était trop compliqué. La décision de ne pas faire cette promesse parce qu'on ne savait pas si on pourrait la tenir. La décision de ne pas choisir ce restaurant particulier parce que l'autre était plus pratique. La décision de ne pas se préparer pour cette soirée parce qu'on se connaissait depuis longtemps et que ça n'avait plus d'importance.

Chacune de ces décisions était défendable. L'ensemble de ces décisions a produit quelque chose d'indéfendable : des relations dans lesquelles les gens coexistent sans se désirer vraiment, se supportent sans se choisir vraiment, restent ensemble par habitude et par peur de la solitude plutôt que par l'envie active et renouvelée d'être là.

Ce que nous avons perdu sans le voir partir, c'est l'intention. Cette intention délibérée de produire de la beauté dans la vie de l'autre, de lui offrir des moments qui sortent de l'ordinaire, de lui montrer par des gestes concrets et coûteux qu'il ou elle occupe une place qui n'est pas interchangeable. Nous avons remplacé l'intention par la routine, la routine par l'habitude, l'habitude par l'indifférence progressive. Et nous avons appelé tout ça "se poser", "être dans une relation stable", "avoir trouvé quelqu'un de sérieux".

Une relation stable qui a renoncé au désir n'est pas une réussite. C'est un naufrage confortable.

L'écran comme substitut et comme mensonge

Il faudrait parler de l'écran. Non pas pour en faire le bouc émissaire habituel de tous les maux contemporains, mais pour nommer précisément ce qu'il a fait à la façon dont les êtres humains habitent le temps qu'ils passent ensemble.

L'écran a introduit dans la relation amoureuse un tiers permanent. Un tiers qui ne demande pas de permission pour entrer, qui n'attend pas le bon moment, qui s'impose dans le dîner, dans le lit, dans la conversation, dans ce qui aurait dû être du temps partagé et qui devient du temps parallèle. Deux personnes dans la même pièce, chacune dans son monde. Physiquement ensemble, mentalement ailleurs.

Ce phénomène est si répandu qu'il a cessé de choquer. On l'a normalisé avec la même facilité déconcertante avec laquelle on normalise tout ce qu'on ne veut pas affronter. On a trouvé des noms raisonnables pour le justifier. La fatigue de la journée. Le besoin de décompresser. L'importance de rester connecté. Tout cela est vrai et ne justifie rien.

Parce que ce que l'autre perçoit quand tu regardes ton téléphone pendant qu'il ou elle te parle n'est pas que tu es fatigué ou que tu dois rester connecté. Ce qu'il ou elle perçoit, même sans le formuler, c'est que ce qui est sur cet écran est plus intéressant que ce qui est en face de toi. Que le monde virtuel mérite une attention que tu refuses au monde réel. Que ta présence physique dans cet espace est acquise mais que ta présence réelle, elle, a été accordée à quelqu'un ou quelque chose d'autre.

Rien ne tue le romantisme plus efficacement que cette indisponibilité chronique. Parce que le romantisme exige une chose au-dessus de toutes les autres : la présence. Pas la présence physique. La présence entière. Ce regard qui ne cherche pas ailleurs. Cette attention qui ne calcule pas ce qu'elle pourrait faire à la place. Cette disponibilité à l'autre qui dit, sans un mot : en ce moment, c'est toi qui comptes. Rien d'autre.

Cette présence est devenue la denrée la plus rare dans les relations contemporaines. Plus rare que l'argent, plus rare que le temps, plus rare que les grandes déclarations et les gestes spectaculaires. Un homme ou une femme capable de poser son téléphone et d'être vraiment là offre quelque chose que presque personne n'offre plus. Et ce quelque chose a la valeur de tout ce qui est rare et nécessaire.

Ce que la beauté exige

Il y a une dernière chose que je veux dire, une chose qui résume tout le reste d'une façon peut-être plus directe que tout ce qui précède.

La beauté dans une relation, comme la beauté dans n'importe quel autre domaine de l'existence, n'arrive pas toute seule. Elle ne se maintient pas par inertie. Elle exige un effort actif, une vigilance constante, une volonté délibérée de ne pas la laisser s'éroder sous la pression du quotidien.

Les gens qui ont de belles relations ne sont pas ceux à qui l'amour a été donné plus facilement qu'aux autres. Ce sont ceux qui ont compris que l'amour est un choix renouvelé chaque jour, et qui font ce choix même quand c'est difficile, même quand c'est inconfortable, même quand la fatigue et les habitudes pousseraient naturellement vers le relâchement.

Cette exigence n'est pas romantique dans le sens sentimental du terme. Elle est stoïcienne dans le sens le plus pratique : la discipline appliquée à ce qui compte vraiment, la rigueur dans le domaine des émotions et des relations comme dans celui des corps et des idées. L'amour comme pratique. Pas comme état passif qu'on subit. Comme engagement actif qu'on choisit.

Faire rêver l'autre n'est pas une faiblesse. C'est peut-être la forme la plus haute de force qu'un être humain puisse exercer : la force de rester vulnérable, créatif, attentif, présent, dans un monde qui récompense l'indifférence et qui confond le détachement avec la maturité.

Je veux terminer non pas sur le constat de ce qui manque, mais sur ce qu'il est encore possible de faire. Parce que le romantisme n'est pas une qualité qu'on possède ou qu'on ne possède pas. C'est une pratique. Une décision renouvelée de traiter l'autre avec l'intensité et l'attention qu'il mérite.

Faire rêver quelqu'un n'exige pas de l'argent. N'exige pas des conditions extraordinaires. Exige de l'intention. L'intention de choisir ses mots plutôt que de les laisser venir sans y penser. L'intention de planifier quelque chose qui dira à l'autre qu'on a pensé à lui, qu'on a imaginé ce qui lui ferait plaisir, qu'on a mis de l'énergie dans la construction de ce moment parce qu'il compte. L'intention de regarder quelqu'un vraiment, de lui accorder cette présence complète et non divisée qui est devenue si rare dans un monde où chaque regard est concurrencé par un écran.

Ces gestes ne sont pas naïfs. Ils ne sont pas le signe d'un esprit qui n'a pas compris que la vie est dure et que les relations sont complexes. Ils sont le signe d'un esprit qui a compris que la beauté ne survit que si on la choisit activement, que le désir ne se maintient que si on le nourrit délibérément, que l'amour n'est pas un état dans lequel on entre une fois pour toutes mais une pratique quotidienne qui demande le même type d'engagement que n'importe quelle autre pratique qui en vaut la peine.

L'écriture comme déclaration. Le voyage comme preuve. La promesse comme architecture. Ces trois gestes, pris ensemble, constituent le socle de ce que j'appelle le romantisme vivant. Pas le romantisme de pacotille qu'on vend dans les films et les séries. Le romantisme réel, exigeant, qui reconnaît que faire rêver quelqu'un demande un effort et que cet effort est exactement ce qui lui donne sa valeur.

Un homme qui cesse de faire rêver la femme qu'il aime n'a pas trouvé la sérénité. Il a perdu quelque chose d'essentiel sans s'en apercevoir. Et une femme qui cesse d'inspirer cet effort chez l'homme qu'elle aime devrait se demander si la stabilité qu'elle a obtenue valait vraiment ce qu'elle a laissé mourir pour l'avoir.

L'amour qui ne fait plus rêver n'est pas de l'amour arrivé à maturité. C'est de l'amour qui s'est endormi. Et la seule question qui vaille, face à quelque chose d'endormi, c'est si on a encore la volonté de le réveiller.

David Salucci
6e Dan  ·  Philosophe-Praticien
La discipline est la seule liberté qui dure.
davidsalucci.com


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