Le karaté a trahi sa propre âme. Il est temps de la lui rendre.
Il y a une question que je me pose depuis des années, une question qui s'est imposée à moi avec une acuité croissante au fil des décennies, et que je n'ai jamais cessé de retourner dans tous les sens parce qu'elle touche à quelque chose que j'aime profondément et que je vois se dénaturer sous mes yeux depuis trop longtemps. La question est celle-ci : comment une discipline qui porte en elle l'une des philosophies de vie les plus riches et les plus exigeantes que l'humanité ait jamais produites a-t-elle pu se laisser réduire à un sport de compétition comme un autre ?
Comment le karaté, cette voie née dans les dojos d'Okinawa et affinée pendant des siècles dans la tradition japonaise du Budō, a-t-il pu finir sur les tatamis olympiques à courir après des points avec des protections sur les mains et des arbitres qui lèvent des drapeaux ? Comment est-on passé du dojo comme espace de transformation de l'être à la salle de sport comme fabrique de médailles ?
La réponse est longue et complexe, et elle mérite qu'on la développe honnêtement, sans nostalgie stérile mais sans complaisance non plus pour ce qui a été perdu et qui valait infiniment mieux que ce qui l'a remplacé.
Ce qu'était le karaté avant qu'on le sportivise
Pour comprendre ce qui a été perdu, il faut d'abord comprendre ce qu'il y avait à perdre. Et ce qu'il y avait à perdre n'était pas anodin. C'était une vision complète de l'être humain et de sa formation.
Le karaté originel, dans sa conception la plus pure, n'était pas un système de combat. C'était un système de formation de l'homme. Les techniques, les katas, les principes de déplacement et de puissance n'étaient pas des fins en soi. Ils étaient des véhicules. Des outils au service de quelque chose qui les dépassait entièrement : la construction d'un être humain capable de se gouverner lui-même, de supporter l'adversité, de distinguer l'essentiel de l'accessoire, de vivre avec une forme de dignité que rien d'extérieur ne pouvait lui ôter.
Cette vision est exprimée dans le Niju Kun de Gichin Funakoshi, les vingt préceptes qui constituent le fondement philosophique du Shotokan. Le premier d'entre eux, et de loin le plus important, dit en substance que le karaté commence et se termine par le respect. Pas par la victoire. Pas par la performance. Par le respect. Le respect de soi, le respect de l'autre, le respect de ce qu'on fait et de ce qu'on reçoit.
Ce respect n'est pas une formule de politesse qu'on récite en s'inclinant avant de commencer à frapper. C'est une disposition fondamentale de l'être qui se construit dans le dojo au fil des années de pratique rigoureuse et qui, si elle est vraiment intégrée, finit par teindre toute la vie du pratiquant. Elle change la façon dont il parle, dont il traite les autres, dont il gère ses propres émotions, dont il fait face aux épreuves. Elle fait de lui, au sens le plus littéral du terme, quelqu'un de différent de ce qu'il aurait été sans cette pratique.
Voilà ce que le karaté transmettait quand il était fidèle à lui-même. Voilà ce qu'il a en grande partie abandonné quand il a choisi la voie du sport.
La sportivisation comme trahison
La décision d'intégrer le karaté dans les circuits de compétition sportive, puis de le pousser jusqu'aux Jeux Olympiques, était présentée comme une reconnaissance, comme une légitimation. On allait montrer le karaté au monde entier. On allait lui donner la visibilité qu'il méritait. On allait attirer des millions de nouveaux pratiquants grâce à la vitrine olympique.
Ce discours n'était pas entièrement faux dans ses intentions. Mais il reposait sur une confusion fondamentale entre la visibilité et la valeur. Entre être vu et être compris. Entre attirer des gens et leur transmettre quelque chose de réel.
Ce que la sportivisation a produit concrètement, c'est une transformation radicale des priorités. Dans un système compétitif qui récompense les points, la performance technique qui compte n'est plus celle qui formerait le mieux un être humain, mais celle qui score le mieux dans un règlement. Et ces deux performances ne sont pas les mêmes. Elles ne demandent pas les mêmes qualités, elles ne forment pas les mêmes personnes, elles ne transmettent pas les mêmes valeurs.
Le combattant sportif optimise sa technique pour marquer des points sur un adversaire qui connaît les mêmes règles que lui, dans un espace protégé, avec un arbitre qui intervient à chaque instant. Cette optimisation produit des athlètes souvent impressionnants dans leur domaine. Mais ce n'est pas ce que le karaté entendait produire. Le karaté entendait produire des hommes capables de faire face au danger réel, à l'imprévu absolu, à la situation dans laquelle il n'y a ni règle ni arbitre ni protection. Et au-delà du combat physique, des hommes capables de faire face à l'adversité de la vie sous toutes ses formes.
Cette capacité ne se développe pas dans un système compétitif qui segmente les adversaires par poids, par âge, par catégorie, qui sanctionne les techniques dangereuses, qui interrompt le combat dès qu'une frappe touche. Elle se développe dans la pratique dure, répétée, inconfortable, qui ne garantit rien et qui exige tout.
La ceinture noire de pacotille
L'une des conséquences les plus visibles et les plus désolantes de la sportivisation du karaté, c'est la dévalorisation progressive des grades. La ceinture noire, qui représentait autrefois des années de travail acharné, de dépassement réel, de transformation profonde, est devenue dans beaucoup d'écoles une récompense accessible en deux ou trois ans à quiconque se présente régulièrement aux cours et paie ses licences.
Ce n'est pas une exagération. C'est une réalité que tous ceux qui pratiquent sérieusement depuis longtemps connaissent et dénoncent entre eux, même s'ils le font rarement publiquement parce que le sujet est délicat et touche aux intérêts économiques des associations. Des jeunes gens de 16 ans arborent des ceintures noires dont ils ne maîtrisent ni les techniques ni, surtout, l'esprit. Des adultes qui pratiquent depuis cinq ans se présentent dans des dojos traditionnels avec des grades qui demanderaient normalement le double ou le triple de ce temps.
Cette dévalorisation a un double effet désastreux. Elle trompe les nouveaux pratiquants sur ce qu'ils ont réellement acquis. Et elle sape la crédibilité du karaté aux yeux de tous ceux qui connaissent les autres arts martiaux, qui voient dans cette inflation de grades la preuve que le karaté est devenu une industrie avant d'être une voie.
Dans les traditions qui ont préservé leur intégrité, un grade est un reflet précis de ce que quelqu'un est, pas de ce qu'il a payé ou de combien de fois il s'est présenté à l'entraînement. Un 6e dan dans un système rigoureux représente quelque chose d'irréductible. Il dit une histoire de vie, des dizaines de milliers d'heures de pratique, des épreuves traversées, des transformations accomplies. Il n'est pas soluble dans le marketing ni dans les impératifs commerciaux d'une fédération qui cherche à gonfler ses adhésions.
Ce que le karaté devrait être et que certains s'obstinent à préserver
Je fais partie de ceux qui refusent de considérer cette dérive comme irréversible. Non pas par idéalisme naïf, mais par conviction fondée sur l'expérience de ce que le karaté peut réellement produire quand il est pratiqué selon ses principes originels.
Après plus de quarante ans sur le tatami, six dan Shotokan acquis dans des conditions qui n'ont jamais transigé avec l'exigence, j'ai vu ce que cette pratique fait à un être humain sur le long terme. J'ai vu des hommes entrer dans un dojo avec toute la fragilité et la confusion du jeune adulte contemporain, et en sortir dix ans plus tard avec quelque chose dans le regard que rien d'autre ne donne. Une solidité tranquille. Une façon d'occuper l'espace sans avoir besoin de le revendiquer. Une capacité à rester calme là où d'autres s'agitent, à persévérer là où d'autres abandonnent, à traiter l'adversité non pas comme une catastrophe mais comme une information.
Ces hommes-là n'ont pas gagné des médailles. Ils ne se sont pas classés dans des championnats. Mais ils ont reçu quelque chose que les champions sportifs n'ont pas nécessairement reçu : une formation complète de l'être qui touche à tout ce qu'ils sont, pas seulement à ce que leurs corps peuvent produire dans un contexte réglementé.
C'est cette transmission que je refuse d'abandonner. C'est cette transmission que je m'obstine à pratiquer et à enseigner, dans le respect absolu des principes qui en font la valeur, sans concession aux modes ni aux pressions d'un système qui préférerait que le karaté soit plus spectaculaire, plus accessible, plus vendable.
Les livres digitaux comme acte de résistance
Il y a une dimension de ce combat pour l'identité martiale du karaté qui s'est récemment déployée dans une direction nouvelle pour moi, une direction qui m'a demandé de sortir de ma zone de confort mais qui me semble indispensable si on veut que ce message touche au-delà du cercle fermé de ceux qui pratiquent déjà.
J'ai commencé à écrire. Pas pour les convaincus. Pour ceux qui ne savent pas encore ce qu'ils cherchent, qui sentent confusément qu'il leur manque quelque chose dans leur façon de vivre et qui n'ont pas encore trouvé le vocabulaire pour nommer ce manque.
Ces livres digitaux que je publie pour le marché américain, c'est une collection qui porte sur le mindset guerrier, sur la discipline, sur la résilience, sur ce que la pratique martiale authentique peut apporter à un homme du XXIe siècle qui n'a aucune intention de se battre dans la rue mais qui cherche à construire quelque chose de solide en lui-même. Ils portent le karaté non pas comme une technique de combat mais comme ce qu'il a toujours été dans sa tradition la plus profonde : une philosophie de vie incarnée dans le corps, une voie vers une forme d'excellence humaine qui ne se réduit à aucune performance mesurable.
Le marché américain n'a pas été choisi par hasard. Les États-Unis sont à la fois le pays où la culture du self-improvement est la plus développée et le pays où le karaté a souffert le plus d'une image superficielle, construite par des décennies de films d'action et de dojos commerciaux qui vendaient de la confiance en soi en douze leçons. C'est précisément là qu'un discours rigoureux, ancré dans une pratique réelle de plusieurs décennies, peut avoir le plus d'impact.
Ces livres sont une façon de redonner au karaté sa dignité aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas encore, ou qui ne le connaissent que sous sa forme édulcorée. Ils disent ce que le karaté est vraiment. Ce qu'il demande. Ce qu'il donne. Et pourquoi cette exigence est précisément ce qui le rend précieux dans un monde qui a de plus en plus peur de tout ce qui demande un effort réel.
Les couvertures que vous verrez accompagner cet article ne sont pas de simples illustrations. Elles sont le visage de cette ambition : montrer à ceux qui cherchent un karaté sérieux, un karaté qui tient ses promesses, que ce karaté existe encore et qu'il a quelque chose à leur dire.
Le kata comme philosophie incarnée
Il y a un élément central de la pratique traditionnelle du karaté que la sportivisation a traité avec une légèreté particulièrement révélatrice de ce qu'elle a fondamentalement raté. C'est le kata.
Le kata est souvent présenté aux non-initiés comme une chorégraphie de combat, une séquence de techniques enchaînées qu'on exécute seul face à des adversaires imaginaires. Cette description n'est pas fausse dans sa forme mais elle manque entièrement l'essentiel. Le kata n'est pas une simulation de combat. C'est un texte. Un texte philosophique et technique d'une densité extraordinaire, écrit non pas en mots mais en mouvements du corps, transmis de génération en génération avec une précision qui ne tolère pas l'approximation.
Chaque kata contient en lui une façon d'être dans l'espace, une façon de respirer, une façon de concentrer l'énergie et de la libérer, une façon de se déplacer entre la tension et le relâchement qui est elle-même une métaphore complète de la façon dont on devrait traverser la vie. Les maîtres qui ont élaboré ces séquences n'étaient pas des techniciens du combat. Ils étaient des philosophes qui pensaient avec leur corps et qui ont encodé leur pensée dans des formes que seule la pratique intensive peut décoder.
Un kata travaillé pendant vingt ans par un pratiquant sérieux n'est plus la même chose qu'un kata appris en première année. Il a absorbé tout ce que le pratiquant a traversé, tout ce qu'il a compris, toutes les transformations qu'il a accomplies. Il est devenu une conversation entre lui et tous ceux qui ont pratiqué ce même kata avant lui, une façon de se relier à une tradition qui le dépasse et qui lui donne une profondeur qu'il n'aurait pas seul.
Dans les compétitions sportives de kata, on évalue la synchronisation, la puissance apparente, le dynamisme visuel. On attribue des notes comme on le ferait pour un gymnaste ou un patineur artistique. Ce faisant, on transforme un texte philosophique en numéro de cirque. On remplace la profondeur par le spectaculaire. Et on enseigne aux jeunes pratiquants que ce qui compte dans un kata, c'est ce que l'arbitre en voit, pas ce que le pratiquant en comprend.
C'est une inversion complète des valeurs. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles le karaté sportif produit des athlètes brillants qui n'ont souvent aucune idée de ce qu'ils pratiquent vraiment.
Le retour aux sources comme seule voie
Il y a une tentation, dans ce type de débat, de proposer une synthèse. De dire que le karaté sportif et le karaté martial peuvent coexister, que chacun a sa place, que l'un n'exclut pas nécessairement l'autre. Cette tentation est compréhensible parce qu'elle évite les conflits et ménage tout le monde.
Mais je ne crois pas à cette synthèse. Pas parce que je suis intransigeant par tempérament, mais parce que l'expérience de plusieurs décennies m'a montré que quand deux systèmes de valeurs incompatibles coexistent dans le même espace, c'est toujours le moins exigeant qui finit par dominer. La pente naturelle va vers le bas, pas vers le haut. Et quand un dojo doit choisir entre former des champions qui remplissent les tribunes et maintenir des pratiques rigoureuses qui prennent du temps et rebutent les débutants, il choisit presque toujours ce qui remplit les tribunes.
La voie que je défends n'est pas populaire dans le sens immédiat du terme. Elle ne promet pas de résultats rapides. Elle ne garantit pas de médailles. Elle ne flatte pas l'ego des pratiquants avec des grades distribués généreusement ni avec des victoires en compétition qui peuvent être obtenues par des athlètes qui n'ont rien compris à l'esprit du karaté.
Elle promet autre chose. Elle promet que si on s'y engage vraiment, si on accepte de pratiquer selon ses principes originels avec la persévérance et l'humilité que ça demande, on deviendra quelqu'un de différent de ce qu'on était. Quelqu'un de plus solide, de plus lucide, de plus libre dans le sens où la liberté a un sens réel : la liberté de celui qui se gouverne lui-même parce qu'il connaît ses limites et qu'il a décidé de les repousser methodiquement, sans en faire un spectacle.
Ce quelqu'un-là n'aura peut-être jamais mis les pieds sur un podium. Mais il aura traversé des choses qui forment un être humain d'une façon qu'aucune médaille ne peut égaler. Et c'est précisément ce que le karaté, quand il est pratiqué comme il doit l'être, a toujours su produire.
Ce que j'espère transmettre
Quarante ans sur un tatami donnent certaines certitudes qu'on n'aurait pas sans ça. L'une d'entre elles est celle-ci : le karaté authentique, le karaté martial dans son sens plein, n'est pas mort. Il est minoritaire, il est marginalisé par les instances fédérales et par le spectacle sportif, mais il est vivant. Il est pratiqué par des hommes et des femmes qui ont compris ce qu'ils cherchaient et qui ne se laissent pas détourner de cette recherche par les modes et les compromis.
Ces pratiquants sont dispersés. Ils s'entraînent souvent dans des dojos discrets, sans sponsors ni certifications clinquantes. Ils n'ont pas de présence massive sur les réseaux sociaux parce que ce qu'ils font ne se prête pas au format court et spectaculaire que ces plateformes réclament. Mais ils existent. Et ils maintiennent vivante une tradition qui vaut infiniment plus que tout ce que le circuit olympique peut produire.
Mon combat, si on peut appeler ça un combat, c'est de rendre cette tradition visible. De la nommer clairement pour ce qu'elle est. De lui redonner la dignité qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Et d'atteindre, par l'écriture et par le témoignage d'une vie passée dans cette pratique, les gens qui cherchent sans savoir encore qu'ils cherchent précisément ça.
Le karaté n'a pas besoin d'être olympique pour être grand. Il a besoin d'être pratiqué honnêtement, enseigné rigoureusement, transmis avec la conscience de ce qu'il porte. Et quand il l'est, il fait ce qu'il a toujours fait quand on lui en donnait les moyens : il transforme ceux qui s'y consacrent en quelque chose de meilleur que ce qu'ils étaient.
C'est suffisant. C'est même beaucoup.




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