Ce que le Mexique m'a appris sur la vie
par David Salucci
Il y a des rencontres qui ne ressemblent à rien de ce qu'on avait prévu. Pas parce qu'elles arrivent par surprise, toutes les rencontres arrivent par surprise, mais parce qu'elles emportent avec elles, sans qu'on s'en aperçoive sur le moment, une part de ce qu'on deviendra. On croit croiser quelqu'un. On est en train de croiser sa propre vie future.
Il y a treize ans, j'ai rencontré une femme. Mexicaine. Le genre de femme dont on sent immédiatement qu'elle n'est pas ordinaire, non pas parce qu'elle cherche à l'être, mais précisément parce qu'elle n'y pense pas. Je n'ai pas pensé une seule seconde, ce jour-là, que cette rencontre durerait treize ans. Je n'ai pas pensé qu'elle changerait ma géographie intérieure autant que ma géographie réelle. Je n'ai pas pensé qu'à travers elle, un pays entier allait s'ouvrir devant moi comme une évidence que j'aurais dû trouver moi-même depuis longtemps. On ne pense jamais à ces choses-là sur le moment. C'est le propre des moments qui comptent vraiment.
Cette femme est devenue mon épouse. Elle s'appelle Angie. Et ce prénom, maintenant, contient pour moi autant de réalités que les mots amour, confiance, amitié, complicité et liberté réunis. Avec elle, j'ai tout partagé. Les matins ordinaires et les jours d'exception. Les doutes et les certitudes retrouvées. Les silences qui ne pèsent pas et les conversations qui n'en finissent pas. Elle est ma confidente dans le sens le plus profond du terme, celui qui suppose qu'on peut se montrer sans armure, sans calcul, sans la fatigue de se présenter convenablement. Et en cadeau de retour, sans que cela soit formulé comme tel, elle m'a offert ce qu'aucun guide de voyage n'aurait pu me donner : son pays.
Le Mexique, ou la leçon d'un continent
Il faut comprendre ce que représente la découverte d'un pays quand elle passe par l'intime. Ce n'est pas du tourisme. Ce n'est pas l'accumulation de paysages et de photographies. C'est une initiation. On entre dans un pays comme on entre dans une famille, avec la conscience aiguë qu'on y est accueilli, pas seulement toléré. Et cette différence change tout, parce qu'elle ouvre des portes qu'aucun billet d'avion ne peut ouvrir seul.
La première fois que j'ai posé les pieds au Mexique, j'ai senti quelque chose que je n'aurais pas su nommer immédiatement mais que je reconnais maintenant sans hésitation : la sensation d'un espace qui respire. Pas l'espace géographique, bien qu'il soit immense. L'espace humain. Cette façon qu'ont les Mexicains d'habiter le monde avec une générosité qui n'est pas de la naïveté, avec une chaleur qui n'est pas de la superficialité, avec un art de vivre qui tient à la fois du pragmatisme et d'une certaine beauté du quotidien que nous autres Européens avons perdu depuis longtemps sans nous en rendre vraiment compte.
Le Mexique m'a conquis. Mais il faut être honnête sur ce que ce mot signifie. Il ne s'agit pas d'un coup de foudre esthétique pour des paysages spectaculaires, même si les paysages, nous y viendrons, sont à couper le souffle. Il s'agit de quelque chose de plus profond, de plus durable, qui tient à une certaine vérité de ce pays, à une certaine façon qu'il a de vous regarder en face et de vous dire que la vie mérite d'être vécue pleinement, intensément, sans les demi-mesures que nos sociétés occidentales ont érigées en vertu.
Le Pacifique nord, ou l'infini à portée de main
Parmi toutes les régions de ce pays immense, c'est la côte Pacifique nord qui m'a définitivement eu. L'état de Jalisco d'abord, avec Puerto Vallarta, cette ville qui refuse d'être seulement une destination touristique et qui s'impose comme un lieu de vie à part entière, avec ses ruelles qui montent et descendent entre la montagne et la mer, ses marchés où les couleurs semblent avoir été choisies par quelqu'un qui avait décidé ce matin-là de ne pas faire dans la demi-mesure, son mélange de tradition mexicaine profonde et d'ouverture sur le monde qui lui confère un caractère singulier dans ce pays déjà singulier.
Et puis le Nayarit, avec ses petits villages côtiers que les foules n'ont pas encore entièrement colonisés. Aticama en particulier, ce village de pêcheurs niché entre la mangrove et l'océan, dans la municipalité de San Blas, à quelques heures de route au nord de Puerto Vallarta. Il y a là quelque chose que l'accélération du monde n'a pas tout à fait atteint. Un rythme différent. Une façon de découper le temps qui n'obéit pas aux mêmes lois qu'ailleurs. Les plages y sont démesurées, longues à n'en plus finir, battues par un Pacifique qui ne cherche pas à séduire mais qui impose son évidence de masse, de puissance tranquille, de permanence indifférente aux agitations humaines.
Ces plages qui ne s'arrêtent jamais, je les ai arpentées à des heures différentes, sous des lumières différentes, dans des états d'esprit différents. Et chaque fois, elles m'ont renvoyé la même leçon, celle que Sénèque aurait peut-être formulée ainsi : il y a des endroits où la nature elle-même vous rappelle votre juste dimension, non pas pour vous écraser, mais pour vous libérer du poids inutile de votre propre importance. Devant l'Océan Pacifique au crépuscule, à dix mille kilomètres de chez soi, les petites anxiétés s'évaporent. Pas parce que l'horizon est beau, même s'il l'est. Parce que l'horizon est vrai.
L'air western, ou ce que la culture dit de l'âme d'un peuple
Il y a quelque chose d'autre au Mexique, quelque chose que je ne m'attendais pas à ressentir et qui a fini par me toucher profondément : cet air de fond western qui traverse la culture mexicaine de part en part. Ce n'est pas une métaphore paresseuse. C'est une réalité sensible. La musique, le rapport à la terre, à l'honneur, à la parole donnée, à la fierté qui n'est jamais de la vanité. Ce quelque chose qui évoque les grands espaces, le sens de la loyauté, la beauté rude des choses simples vécues intensément.
J'ai grandi avec cette esthétique dans la tête. Elle m'a toujours parlé, probablement parce qu'elle n'est pas si éloignée de ce que les arts martiaux m'ont appris sur la rectitude, sur le courage ordinaire, sur la dignité qu'on choisit de maintenir même quand personne ne regarde. Le Mexique a achevé de me convaincre que ces valeurs-là ne sont pas propres à une civilisation ou à une époque. Elles sont humaines. Et les trouver vivantes, incarnées, quotidiennes, dans un pays à dix mille kilomètres du mien, c'est l'une des découvertes les plus importantes que la vie m'ait offertes.
Marc Aurèle écrivait que nulle part on ne trouve de retraite plus tranquille et moins troublée que dans sa propre âme. Je crois qu'il avait raison. Mais je crois aussi qu'il existe des lieux qui facilitent ce retour à soi. Des lieux dont la qualité particulière agit comme un révélateur, comme ces solutions chimiques qui font apparaître une image latente sur une pellicule. Le Mexique est pour moi l'un de ces lieux. Il ne m'a pas changé. Il m'a rendu plus clairement à moi-même.
Ce que l'exil librement choisi enseigne
Je reviens souvent au Mexique. Je dirais même : j'en ai besoin. Il y a dans ce pays quelque chose qui répond à une question que je n'arrive pas complètement à formuler en France, une question sur ce que signifie habiter un lieu pleinement, être véritablement présent dans le tissu d'une vie, d'une communauté, d'une culture. Et cette question, au Mexique, trouve des réponses que je n'attendais pas, à travers des détails minuscules : une conversation avec un inconnu sur le pas d'une porte, un repas partagé sans agenda, un marché qui sent la coriandre et le piment séché, un coucher de soleil qu'on regarde à plusieurs en silence parce qu'il n'y a rien à ajouter.
Épictète distinguait ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. Parmi les choses qui dépendent de nous, il y a le choix de l'endroit où l'on décide de planter sa vie. Non pas par caprice ou par fuite, mais par lucidité. Par la reconnaissance honnête de ce qui nous nourrit vraiment, de ce qui fait que le matin on se lève avec une certaine légèreté que d'autres matins ne donnent pas. Ce choix-là est l'un des actes de liberté les plus concrets qu'un être humain puisse accomplir. Choisir où vivre, c'est choisir qui être. C'est refuser de laisser la géographie du hasard définir les contours de votre existence.
Je vivrais au Mexique. Je le dis maintenant sans hésitation, sans les guillemets mentaux dont on entoure les désirs qu'on n'ose pas tout à fait s'avouer. Ce n'est plus un rêve vague. C'est une certitude qui s'est construite séjour après séjour, conversation après conversation, matin après matin devant l'Océan Pacifique. Une évidence tranquille, du genre que personne ne peut vous donner de l'extérieur et que personne ne peut non plus vous enlever une fois qu'elle est là.
Oser traverser les frontières
Il y a quelque chose que je veux dire directement à ceux qui lisent ces lignes et qui portent en eux un désir similaire, ce désir d'ailleurs, de recommencement, de vie construite autrement que selon le plan prévu par la géographie natale et les injonctions sociales qui vont avec. Je veux leur dire ceci : n'attendez pas.
Le stoïcisme n'est pas une philosophie de la résignation. C'est une philosophie de l'action lucide. Et l'action lucide consiste parfois à reconnaître que la vie qu'on imagine est plus proche d'être réelle qu'on ne le croit, qu'elle ne demande souvent qu'un seul geste décisif pour passer du domaine des possibles à celui du réel. Ce geste, il peut prendre mille formes. Un billet d'avion acheté un soir de décembre. Une conversation avec quelqu'un qui a déjà fait le chemin. Une valise qu'on prépare sans trop réfléchir parce qu'on sait que si on réfléchit trop longtemps, on ne partira pas.
Les frontières ne sont pas des obstacles. Ce sont des seuils. Et la différence entre un obstacle et un seuil est entièrement dans la façon dont on les regarde. Un obstacle arrête. Un seuil invite. Le Mexique a été pour moi le premier seuil d'une longue série, et chaque fois que je l'ai franchi, j'ai trouvé de l'autre côté quelque chose que je ne savais pas chercher mais que je reconnaissais immédiatement comme nécessaire.
Les gens qui ne voyagent pas ont souvent une vision fixe d'eux-mêmes, une identité construite dans un périmètre restreint et défendue contre tout ce qui pourrait la remettre en question. Ce n'est pas un jugement moral. C'est une observation. Et son corollaire est que les gens qui voyagent vraiment, qui ne traversent pas les pays en les survolant depuis un hôtel international, mais qui entrent dans la vie des endroits où ils vont, ces gens-là reviennent chaque fois légèrement différents. Légèrement plus larges. Légèrement moins certains de ce qui est universel et de ce qui n'est que la couleur locale de leurs habitudes.
Treize ans, ou la durée comme preuve
Je reviens au début, à cette femme rencontrée il y a treize ans. Je n'ai pas parlé d'elle suffisamment dans cet article, parce que certaines choses se résistent à la description précise sans y perdre de leur vérité. Mais je veux terminer par elle, parce que c'est par elle que tout a commencé, et parce que ce qu'elle représente dans cette histoire est irréductible à ce que n'importe quel autre mot que son prénom pourrait dire.
Angie m'a donné le Mexique. Mais elle m'a donné quelque chose de plus fondamental encore : la démonstration vivante que certains bonheurs ne se prévoient pas, ne se planifient pas, ne se méritent pas à travers une quelconque stratégie. Ils arrivent. Et la seule sagesse consiste à ne pas les laisser passer parce qu'ils ne ressemblent pas à ce qu'on avait imaginé.
Treize ans. C'est assez long pour que les illusions du début soient tombées, si tant est qu'il y en ait eu. C'est assez long pour que ce qui reste soit réel. Et ce qui reste, avec elle, avec ce pays qu'elle m'a ouvert, avec tout ce que cette histoire a déposé en moi de durable, c'est quelque chose qui ressemble à de la gratitude dans son sens le plus fort : non pas la gratitude polie qu'on exprime par convenance, mais celle qui saisit parfois sans prévenir, devant un coucher de soleil sur le Pacifique ou simplement dans la cuisine un matin ordinaire, et qui vous rappelle que vous avez eu de la chance, une chance immense, et que vous ne l'avez pas gâchée.
Une vie est courte. Tout le monde le sait. Mais ce que peu de gens mesurent vraiment, c'est que cette brièveté n'est pas une raison de faire moins. C'est une raison de faire mieux. D'aller plus loin. D'aimer plus fortement. De traverser les frontières sans demander la permission à personne, parce que de l'autre côté, parfois, il y a une vie entière qui vous attendait sans que vous le sachiez.
Je vous souhaite de faire cette découverte. Je vous souhaite votre Mexique à vous, quel qu'il soit et où qu'il se trouve. Je vous souhaite une Angie, si vous ne l'avez pas encore trouvée. Et je vous souhaite, au moins une fois dans votre vie, de regarder l'Océan Pacifique au crépuscule depuis une plage qui ne finit pas, et de comprendre, sans que personne ait besoin de vous l'expliquer, que vous êtes exactement là où vous deviez être.
David Salucci est écrivain, 6ème dan de karaté et passionné de philosophie stoïcienne. Nourri par les écrits de Marc Aurèle, d'Épictète et de Sénèque, il tient ce blog à l'intersection du stoïcisme, du Budō et de la discipline physique.



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