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(Sur cette photo : ceinture noire 3em dan de Karaté Contact - FFKDA).

LA TABLE PERDUE

Il y a une image que beaucoup d'entre nous portent quelque part dans la mémoire, rangée dans cet endroit précis où les souvenirs ne vieillissent pas vraiment mais s'immobilisent comme des photographies jaunies. Une table. Grande, trop grande pour une cuisine ordinaire, qui débordait dans le couloir ou dans le salon les jours de grande affluence. Des chaises dépareillées qu'on avait ajoutées au dernier moment. Le bruit de couverts, de conversations superposées, de rires qui partaient sans prévenir et contaminaient tout le monde sans que personne sache exactement pourquoi on riait. Des plats qui circulaient de main en main. Du vin qui se reversait. Des enfants qui couraient entre les jambes des adultes et qu'on ne rappelait à l'ordre que mollement, parce que le désordre lui-même faisait partie de la fête.

Cette table existait. Elle a existé pour beaucoup d'entre nous. Et puis, progressivement, sans qu'on ait vraiment vu venir la chose, elle a disparu. Pas d'un coup. Pas à la suite d'un événement précis qu'on pourrait dater et pleurer frontalement. Elle a disparu comme disparaissent les choses importantes : par érosion, par accumulation de petites absences, par une série de week-ends où l'un manquait, puis deux, puis trois, jusqu'au jour où la table elle-même a rétréci, est redevenue normale, ordinaire, suffisante pour deux ou trois personnes mais incapable désormais d'accueillir ce qui avait été.

Nous vivons à l'époque de l'explosion des familles. Pas leur destruction au sens dramatique du terme, pas leur anéantissement soudain par quelque catastrophe identifiable. Leur fragmentation silencieuse. Le frère qui vit à deux heures de route et qu'on ne voit plus qu'aux enterrements. La sœur avec qui les échanges se résument à des messages vocaux laissés sur un téléphone, entre deux obligations, sans vraie réponse attendue. Les cousins devenus des étrangers courtois qu'on salue avec chaleur lors des occasions rares et avec qui on n'a, au fond, plus grand-chose à se dire. La famille qui existe encore sur le papier, dans les liens de sang et dans les arbres généalogiques, mais qui ne se tient plus ensemble dans la réalité concrète du temps partagé.

Ce texte est une tentative de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Et pourquoi ce là est plus grave qu'on ne veut bien l'admettre.

Il faut d'abord nommer ce dont on parle sans se laisser attendrir par la nostalgie au point de perdre la lucidité. La nostalgie est un sentiment respectable mais intellectuellement paresseux si on lui laisse faire tout le travail. Elle transforme le passé en paradis perdu et dispense d'examiner ce qui s'est réellement effondré et pourquoi. Ce que nous avons perdu n'est pas une atmosphère, un parfum de cuisine ou une ambiance dominicale. Ce que nous avons perdu est quelque chose de structurellement plus important : le lieu où une transmission se produisait sans qu'on l'ait décidé, sans protocole, sans intention pédagogique affichée. La table familiale n'était pas un cours magistral. Elle était une école du vivant.

Autour de cette table, les générations se côtoyaient. Le grand-père qui avait connu la guerre et le petit-fils qui grandissait dans l'abondance se retrouvaient à la même hauteur, mangeaient le même pain, partageaient le même espace. Cette proximité-là produisait quelque chose d'irremplaçable : une transmission horizontale et verticale à la fois. On apprenait en observant. On recevait en écoutant. On comprenait, par simple imprégnation, que la vie avait une épaisseur temporelle, qu'on s'inscrivait dans quelque chose qui précédait sa propre naissance et qui lui survivrait. L'oncle qui racontait ses années d'apprentissage, la grand-mère qui évoquait les privations de l'après-guerre, le père qui parlait de son premier emploi : autant de récits qui situaient l'enfant dans une continuité, lui donnaient une profondeur historique et lui disaient, sans le formuler explicitement, que la vie se construit dans la durée et non dans l'instant.

Marc Aurèle, dans ses Pensées, revient constamment sur la dette que l'homme cultivé a envers ceux qui l'ont précédé et formé. Il nomme ses maîtres un à un, avec une précision et une gratitude qui ne sont pas de la déférence convenue mais de la reconnaissance lucide. Il sait ce qu'il doit à chacun. Il sait que sans cette chaîne de transmission, sans ces hommes qui lui ont montré comment penser, comment tenir, comment se comporter dans l'adversité, il serait un autre homme, probablement un homme moindre. La famille, dans sa forme traditionnelle, était cette chaîne-là rendue visible et quotidienne. Elle était le premier dojo, si l'on veut bien employer ce mot dans son sens le plus large : le lieu où l'on apprenait à se tenir, à écouter, à respecter ce qui mérite de l'être, à porter ce que l'on reçoit sans le laisser tomber.

Tout cela s'est défait. Et la question qui vaut la peine d'être posée est celle-ci : comment ?

L'individualisme n'est pas né d'hier. Mais il a connu, au cours des cinquante dernières années, une accélération sans précédent qui a changé en profondeur la façon dont les hommes et les femmes conçoivent leur rapport aux autres, y compris à leur propre famille. L'idéologie dominante de notre époque repose sur un postulat simple et séduisant : l'individu est la valeur suprême. Son épanouissement personnel, sa liberté de choix, son confort émotionnel, son droit au bonheur immédiat sont des fins en soi qui justifient à peu près n'importe quelle décision, y compris celles qui rompent des liens, abandonnent des responsabilités ou renient des appartenances.

Ce postulat a produit des choses réelles et souhaitables. Il a libéré des individus de relations oppressives, de hiérarchies familiales étouffantes, de traditions abusives qui se perpétuaient sous couvert de respect des aînés. Il ne s'agit pas de prétendre que la famille traditionnelle était un paradis ou que la transmission s'y faisait toujours dans la bienveillance et la justesse. Elle avait ses tyrannies propres, ses silences imposés, ses injustices internes qu'on ne nommait pas parce qu'on ne le faisait pas.

Mais comme toujours avec les postulats séduisants, celui-ci a été poussé bien au-delà de ce qu'il pouvait porter sans se corrompre. L'émancipation légitime de l'individu est devenue, par glissement progressif et sans résistance intellectuelle sérieuse, une idéologie de la solitude choisie. On ne fuit plus les familles oppressives. On fuit la famille comme telle, parce qu'elle représente une contrainte, une exigence de présence, une obligation de se confronter à des personnes avec lesquelles on n'a pas choisi d'être lié et avec lesquelles il est parfois difficile de l'être. Et la difficulté, dans notre époque anesthésiée par le confort, est devenue une raison suffisante pour partir.

Épictète, lui, n'aurait pas compris cela. Lui qui avait été esclave, lui qui savait mieux que personne ce que signifie n'avoir aucun choix sur les circonstances de son existence, avait compris quelque chose d'essentiel que notre époque a perdu : la liberté n'est pas l'absence de contrainte. La liberté est la maîtrise de soi à l'intérieur des contraintes que la vie impose. L'homme libre n'est pas celui qui fuit tout ce qui le dérange. C'est celui qui demeure présent, debout et délibéré, même là où c'est difficile. La famille, avec ses frictions, ses différences, ses histoires compliquées, était précisément ce terrain d'exercice. Le lieu où la philosophie n'était pas une posture intellectuelle mais une nécessité pratique.

Il faut parler de la géographie, parce qu'elle a joué un rôle que l'on sous-estime. Les familles ne se sont pas seulement séparées dans les têtes et dans les coeurs. Elles se sont séparées dans l'espace. Les enfants de la génération des Trente Glorieuses ont grandi dans un monde où la mobilité professionnelle est devenue non seulement possible mais valorisée, presque exigée. Partir pour travailler, s'installer loin, construire sa vie ailleurs qu'au village ou dans la ville de ses parents : tout cela est devenu la norme du parcours accompli. Celui qui restait était perçu comme celui qui n'avait pas pu partir, pas celui qui avait choisi de rester.

Ce mouvement, encore une fois, a produit des libertés réelles. Des hommes et des femmes ont accédé à des existences qui n'auraient pas été possibles s'ils étaient restés ancrés dans leur milieu d'origine. Mais le prix de cette mobilité n'a pas été suffisamment calculé. On a comptabilisé les gains en termes de carrière, de revenus, d'élargissement des horizons. On n'a pas comptabilisé les pertes en termes de tissu relationnel, de présence, de ce que les Anglo-Saxons appellent le belonging et que nous n'avons même pas de mot précis pour nommer en français, ce qui est déjà significatif.

Les fratries se sont dispersées aux quatre coins du pays, parfois du monde. Les parents ont vieilli seuls ou presque. Les cousins ont grandi sans se connaître. Et la table du week-end, qui supposait une proximité géographique minimale, est devenue logistiquement impossible à réunir de façon régulière. On se retrouve à Noël, parfois à Pâques, dans une tension particulière que tout le monde reconnaîtra : trop de sujets à couvrir en trop peu de temps, trop d'années à rattraper en quelques heures, et cette étrange sensation de parler à des gens que l'on devrait connaître profondément et que l'on connaît finalement assez peu parce que la connaissance réelle se construit dans la durée et la répétition, pas dans les retrouvailles occasionnelles.

La distance physique a creusé une distance intérieure. Et la distance intérieure, une fois installée, se justifie d'elle-même. On ne se voit plus, donc on se parle moins. On se parle moins, donc on se comprend moins. On se comprend moins, donc on se voit moins. Le cercle se referme et finit par ressembler à quelque chose d'inévitable, alors qu'il n'était au départ qu'un enchaînement de petits abandons auxquels on n'a pas résisté.

Il y a aussi quelque chose de plus profond, de moins sociologique et de plus anthropologique, qui mérite d'être dit. Nos sociétés ont progressivement détruit les rituels. Or les rituels n'étaient pas du folklore. Ils n'étaient pas des habitudes pittoresques bonnes pour les ethnologues et les albums de famille. Ils étaient des structures. Des architectures temporelles qui donnaient au temps une forme reconnaissable, qui scandaient l'année et la semaine de moments obligatoires où l'on se retrouvait non pas parce qu'on en avait envie mais parce que c'était ainsi. Parce que cela faisait partie de ce qu'on était ensemble.

Le repas dominical n'était pas une option. La messe ou la synagogue ou la mosquée n'étaient pas des activités parmi d'autres qu'on choisissait en fonction de son agenda. Les fêtes de famille n'étaient pas des événements qu'on acceptait ou déclinait selon son humeur du moment. C'étaient des obligations. Et ces obligations, paradoxalement, produisaient de la liberté. La liberté de ne pas avoir à décider à chaque fois si l'on avait envie d'être là, si l'on était dans le bon état d'esprit, si l'on avait assez d'énergie émotionnelle disponible pour supporter l'oncle difficile ou la belle-sœur avec qui on ne s'entend pas. On y allait. Point. Et dans cet acte de présence imposée se produisaient des choses qu'aucune présence choisie n'aurait produites, parce que la présence choisie n'a lieu que dans les conditions favorables, et que la vie se construit rarement dans les conditions favorables.

Le Budō enseigne cela avec une netteté que les mots peinent parfois à égaler. On ne vient pas au dojo quand on est inspiré. On ne pratique pas quand on se sent dans de bonnes dispositions. On vient parce qu'on vient, parce que la régularité est la discipline, parce que l'effort fait dans la difficulté vaut dix fois l'effort fait dans l'enthousiasme. La famille fonctionnait sur ce même principe. Elle était une pratique. Une pratique régulière, parfois inconfortable, souvent imparfaite, mais une pratique. Et comme toute pratique interrompue, elle s'est atrophiée.

Nous avons remplacé les rituels par les préférences. Nous nous retrouvons quand nous en avons envie, quand les agendas s'alignent, quand les conditions sont réunies. Et comme les agendas ne s'alignent jamais parfaitement et que les conditions ne sont jamais tout à fait réunies, nous ne nous retrouvons plus guère. L'intention est là. L'affection aussi, souvent. Mais l'intention sans structure ne produit rien. L'affection sans présence est une abstraction.

Parlons du téléphone. Pas pour en faire le bouc émissaire commode que tout le monde désigne, mais pour dire ce qu'il a fait précisément au tissu familial. Il a créé l'illusion du lien. Whatsapp, les groupes familiaux, les messages vocaux, les photos partagées : tout cela donne le sentiment d'une connexion permanente qui dispense de la présence physique. On est au courant de la vie des autres. On réagit à leurs publications. On envoie un emoji quand c'est l'anniversaire. On se félicite des bonnes nouvelles et on compatit aux mauvaises, à distance, en quelques secondes, avant de passer à autre chose.

Cette simulation du lien est peut-être plus dangereuse que l'absence franche. Parce que l'absence franche crée une tension, un manque, une conscience de ce qui n'est pas. La simulation du lien, elle, anesthésie ce manque. Elle permet de se dire qu'on est proche alors qu'on ne l'est plus, qu'on est présent alors qu'on ne l'est pas. Elle produit une bonne conscience relationnelle à peu de frais et dispense de l'effort réel qu'exige la vraie proximi

Sénèque écrit, dans une de ses lettres, que la présence physique est irremplaçable. Que voir quelqu'un, partager son espace, observer son visage quand il parle, sentir sa fatigue ou sa joie sans qu'il ait besoin de la formuler : tout cela transmet quelque chose qu'aucun écrit, aucun message, aucun substitut ne peut restituer. Il écrivait cela à une époque où la correspondance épistolaire était déjà une forme de lien à distance, et il en mesurait déjà les limites avec une lucidité que nous aurions intérêt à retrouver. Nous avons multiplié par mille les moyens de communication et divisé par cent la qualité de la présence. Ce n'est pas un progrès. C'est une substitution.

Il faut dire aussi quelque chose sur les conflits, parce qu'ils jouent un rôle central dans l'explosion des familles et qu'on les traite généralement de la pire façon possible. Soit on les nie, soit on les laisse devenir définitifs.

Les familles ont toujours été des lieux de friction. Des personnalités différentes, des trajectoires différentes, des valeurs qui s'écartent à mesure que chacun se construit, des choix de vie que les autres ne comprennent pas ou n'approuvent pas : tout cela a toujours existé et existera toujours. La question n'est pas de savoir si la famille produit des conflits. Elle en produit. La question est de savoir ce qu'on en fait.

La génération actuelle a été éduquée, ou plutôt déformée, par une culture thérapeutique qui a transformé l'inconfort relationnel en pathologie et la résolution de conflit en procédure clinique. On parle de toxicité. On établit des limites. On coupe les ponts avec les membres de sa famille de la même façon sereine et méthodique qu'on désinscrit une newsletter. Et tout cela est présenté comme de la santé mentale, de l'amour propre, du respect de soi.

Je ne dis pas que toutes les ruptures familiales sont injustifiées. Il existe des situations réelles, des violences vraies, des comportements qui rendent le lien impossible à maintenir sans se perdre soi-même. Ces cas existent et méritent d'être pris au sérieux. Mais ils ne sont pas la norme. La norme, aujourd'hui, c'est la rupture pour désaccord de valeurs, pour incompréhension persistante, pour accumulation de frustrations non dites qui ont fini par former une conviction : cet autre est toxique pour moi. Cet autre me coûte plus qu'il ne me rapporte. Ce calcul économique appliqué aux liens du sang est peut-être la chose la plus révélatrice de l'époque dans laquelle nous vivons. Et c'est une des plus tristes.

Les Stoïciens avaient une approche radicalement différente du conflit interpersonnel. Pas une approche naïve, pas une injonction au pardon universel ou à l'abnégation sacrificielle. Mais une conscience que l'autre, quel qu'il soit, est un être rationnel, potentiellement capable de raison, et que notre premier devoir envers lui est de l'aborder comme tel. Marcus Aurelius se répétait à lui-même, comme une discipline quotidienne, que les hommes avec lesquels il allait devoir traiter dans la journée seraient parfois difficiles, parfois injustes, parfois incompréhensibles. Et il se préparait à les rencontrer quand même. Pas à les subir passivement. Pas à feindre qu'ils n'étaient pas ce qu'ils étaient. Mais à les rencontrer, à rester présent, à ne pas laisser leur difficulté dicter sa propre conduite.

Cette disposition-là permettait de tenir des liens que notre époque tranche au premier signe de complication.

Ce qui est peut-être le plus douloureux dans cette histoire, c'est ce que les enfants ne reçoivent pas. Les enfants qui grandissent aujourd'hui dans des familles fragmentées, qui ne connaissent pas leurs cousins, qui n'ont jamais vu leur père avec ses frères autour d'une table, qui n'ont pas de grands-parents présents dans leur quotidien : ces enfants manquent de quelque chose qu'ils ne peuvent pas nommer parce qu'ils ne savent pas que cela existe.

On ne peut pas regretter ce qu'on n'a jamais connu. Mais on peut en ressentir l'absence comme un vide diffus, une légèreté un peu inquiétante, un sentiment d'être seul dans son époque sans racine dans un temps plus long que soi. Les enfants élevés dans des familles élargies, qui ont grandi dans le bruit et la complexité des grandes tablées, ont reçu quelque chose d'essentiel : la conscience que le monde est fait d'autres que soi, que ces autres ont une épaisseur, une histoire, des failles et des forces, et qu'on est obligé de les prendre en compte. C'est une école d'altérité que rien ne remplace vraiment. Pas les activités extra-scolaires, pas les stages de développement personnel, pas les thérapies de groupe. Le frère aîné qui vous contrarie. La grand-mère qui vous reprend. Le cousin avec lequel on ne s'entend pas mais avec lequel on est obligé de coexister. Ces frottements-là formaient des individus capables de vivre avec les autres, pas seulement à côté d'eux.

Ce que nous produisons à la place, en élevant des enfants dans des unités de plus en plus petites et de plus en plus isolées, c'est des individus dont la tolérance à la frustration est faible, dont la capacité à maintenir des liens difficiles est limitée, et dont la solitude, à l'âge adulte, a toutes les chances d'être profonde. Le paradoxe est cruel : en protégeant les enfants de la complexité familiale, on les prive des outils qui leur auraient permis de ne pas être seuls.

Il ne s'agit pas, pour finir, de prêcher un retour impossible à une époque révolue. La table du dimanche avec quarante personnes n'est pas une solution politique ou une réforme sociale. C'est une image. Mais les images portent des vérités, et celle-ci porte la vérité suivante : quelque chose de constitutif de l'expérience humaine est en train de se perdre, et nous n'en mesurons pas encore pleinement les conséquences parce que nous sommes au milieu du gué.

Ce qui est possible, en revanche, c'est de choisir lucidement. De décider, contre la pente naturelle de l'époque, de maintenir des liens qui ne se maintiennent pas d'eux-mêmes. D'appeler le frère avec qui on n'est pas d'accord sur tout et de chercher, dans cet appel, non pas l'accord mais le lien. De faire l'effort du déplacement, de la présence physique, du repas partagé, même quand l'agenda dit que c'est compliqué. De résister à la tentation du conflit définitif et de préférer, autant que possible, le conflit traversé.

Il n'est pas certain que cette résistance-là soit toujours possible. Certains liens sont réellement rompus, certaines blessures dépassent ce qu'on peut demander à quelqu'un de porter. Mais dans la grande majorité des cas, l'éloignement n'est pas le résultat d'une nécessité. C'est le résultat d'une paresse, d'une commodité, d'une série de décisions par défaut qui ont fini par ressembler à un destin.

Sénèque dit que personne ne trouve le chemin difficile qui mène à la raison si ce n'est parce qu'il a laissé l'habitude l'éloigner de la route. L'habitude de ne plus se voir, de ne plus s'appeler, de ne plus se retrouver, finit par rendre la réunion elle-même étrange, artificielle, presque impossible. Mais cette habitude-là, on l'a construite. Et ce qu'on a construit peut, avec suffisamment de volonté et de lucidité, être déconstruit.

La table existe encore. Elle est juste rangée quelque part, dans un coin de ce que nous avons décidé d'être. Il faut simplement décider de la sortir à nouveau. De la mettre assez grande. D'y inviter ceux qu'on a laissé s'éloigner, non parce qu'ils le méritent tous au sens strict, mais parce que nous avons besoin, nous, de ne pas être des individus sans histoire et sans lien flottant dans l'époque comme des objets sans gravité.

Nous avons besoin des nôtres. Même imparfaits. Surtout imparfaits. Parce que c'est dans ce que l'autre a d'imparfait et d'exigeant qu'on trouve la matière de sa propre construction. Le reste n'est que confort provisoire qui prépare une solitude durable.

DAVID SALUCCI 6EM DAN KARATE (UNVS)

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