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L'abdication des adultes : contre la tyrannie des enfants rois

Il y a quelque chose de profondément troublant dans notre époque. Quelque chose qui ne se voit pas immédiatement mais qui se manifeste dans mille petits détails quotidiens. Les enfants ne respectent plus les adultes. Non pas parce qu'ils sont devenus soudainement mauvais, mais parce que les adultes ont cessé d'être respectables. Ils ont abdiqué leur rôle, renoncé à leur autorité, démissionné de leur fonction. Et dans le vide laissé par cette démission, s'est installée une tyrannie nouvelle : celle des enfants rois.

Ce n'est pas un problème d'enfants. C'est un problème d'adultes. Les enfants font ce que font naturellement les enfants : ils testent les limites, ils poussent les frontières, ils cherchent où se trouve la structure qui les contiendra et les protégera. Si cette structure n'existe pas, si les limites reculent indéfiniment, si les frontières sont floues ou absentes, l'enfant ne devient pas plus libre. Il devient anxieux, tyrannique, malheureux. Et il grandit pour devenir un adulte fragile, incapable de supporter la moindre frustration, convaincu que le monde doit se plier à ses désirs.

Nous assistons à l'émergence d'une génération entière élevée dans cette illusion. Et les conséquences commencent à se manifester dans toute leur gravité. Ce n'est pas simplement une question de bonnes manières perdues ou de politesse oubliée. C'est une question de structure psychologique, de capacité à fonctionner dans le réel, de possibilité même de devenir adulte au sens plein du terme.

Le diagnostic : l'inversion de la hiérarchie

Dans une famille saine, la hiérarchie est claire. Les parents décident. Les enfants obéissent. Non pas par autoritarisme brutal, mais parce que les parents ont la responsabilité, l'expérience, la maturité. Cette hiérarchie n'est pas oppressive, elle est protectrice. Elle crée un cadre dans lequel l'enfant peut grandir en sécurité.

Aujourd'hui, cette hiérarchie s'est inversée. Les enfants décident de ce qu'ils mangent, de quand ils se couchent, de ce qu'ils font. Leurs désirs sont traités comme des ordres. Leurs caprices deviennent des lois. Les parents ne dirigent plus, ils négocient. Ils ne décident plus, ils proposent. Ils ne commandent plus, ils supplient.

Cette inversion n'est pas de l'amour. C'est de la lâcheté. Parce que maintenir une autorité demande du courage. Cela demande de supporter les pleurs, les crises, les accusations de méchanceté. Cela demande de tenir ferme quand tout en vous voudrait céder pour retrouver la paix immédiate. Les parents modernes n'ont plus ce courage. Ils préfèrent la tranquillité à court terme au bien de l'enfant à long terme.

Et l'enfant, privé de cette structure, devient roi par défaut. Non pas parce qu'il le veut vraiment, mais parce que personne n'ose lui dire non. Il règne sur un royaume qu'il n'est pas prêt à gouverner. Cette couronne forcée le détruit lentement. Parce qu'un enfant a besoin de limites comme il a besoin d'air. Sans elles, il suffoque dans une liberté qu'il ne peut pas gérer.

La confusion fatale : être ami plutôt que parent

Il y a une phrase que j'entends constamment et qui me révulse : "Je veux être l'ami de mes enfants." Non. Tu ne peux pas être leur ami. Pas maintenant. Pas tant qu'ils sont enfants. Ton rôle n'est pas d'être aimé, c'est d'élever. Ton rôle n'est pas d'être cool, c'est de former. Ton rôle n'est pas de plaire, c'est de préparer.

Un ami ne dit pas non. Un ami ne contraint pas. Un ami ne discipline pas. Mais un parent doit faire tout cela. Un parent doit parfois être le méchant. Doit dire non quand l'enfant veut oui. Doit imposer ce qui est bon contre ce qui est agréable. Doit faire ce qui est juste plutôt que ce qui est facile.

Cette confusion entre amitié et parentalité est mortelle. Elle prive l'enfant de ce dont il a désespérément besoin : un adulte qui soit vraiment adulte. Quelqu'un qui ne cède pas, qui ne flanche pas, qui reste ferme même face aux tempêtes émotionnelles de l'enfance. Quelqu'un qui dit "je décide parce que je suis responsable de toi, et un jour tu comprendras pourquoi".

Dans le dojo, cette confusion n'existe pas. Le sensei n'est pas l'ami de l'élève. Il est le maître. Cette relation n'est pas froide, elle peut même être très chaleureuse. Mais elle est asymétrique par nature. Le sensei sait des choses que l'élève ne sait pas. Il a parcouru un chemin que l'élève commence à peine. Il peut voir des dangers que l'élève ne perçoit pas encore. Il doit donc diriger, corriger, parfois être dur. Et l'élève doit accepter cette autorité non pas par soumission servile mais par reconnaissance lucide de la compétence.

Cette structure fonctionne. Elle a fonctionné pendant des siècles. Elle continue de fonctionner partout où elle est maintenue. Pourquoi alors l'avons-nous abandonnée dans la famille? Pourquoi avons-nous décidé que cette hiérarchie nécessaire était soudainement oppressive?

L'érosion générationnelle

Je suis de la génération qui respectait encore ses parents. Pas parfaitement, pas aveuglément, mais fondamentalement. On ne parlait pas à nos parents comme on parle à ses copains. On ne les tutoyait pas dans certaines familles. On ne les interrompait pas. On ne décidait pas à leur place. Cette structure était claire et elle nous formait.

La génération avant moi, celle de mes parents, était encore plus disciplinée. Encore plus respectueuse. Encore plus besogneuse. Ils travaillaient davantage, sans se plaindre, sans attendre de reconnaissance constante. Ils faisaient ce qui devait être fait parce que c'était leur devoir. Le mot devoir lui-même avait encore un sens. Il n'était pas vu comme une oppression mais comme une responsabilité qu'on assumait.

Et si on remonte encore, à la génération de mes grands-parents, on trouve une éthique du travail et du sacrifice qui semble presque incompréhensible aujourd'hui. Ces gens ont traversé des guerres, reconstruit des pays, élevé des familles dans des conditions difficiles. Et ils l'ont fait sans narcissisme, sans se photographier pour les réseaux sociaux, sans attendre d'applaudissements constants.

Ce que nous observons est une érosion générationnelle des valeurs. Chaque génération est un peu plus molle que la précédente. Un peu plus centrée sur elle-même. Un peu moins capable de supporter la frustration. Un peu moins prête à faire des sacrifices. Cette dégradation n'est pas linéaire mais elle est réelle et elle s'accélère.

Et maintenant nous arrivons aux enfants rois. La génération où cette érosion atteint un point critique. Où les valeurs se sont tellement diluées qu'il ne reste presque rien. Où la notion même de devoir, de discipline, de respect, de hiérarchie, semble étrangère, presque scandaleuse.

Les causes : la peur de frustrer

Pourquoi les parents ont-ils abdiqué? Parce qu'ils ont peur. Peur de traumatiser leur enfant. Peur de ne pas être aimés. Peur de reproduire ce qu'ils perçoivent comme les erreurs de leurs propres parents. Ils ont entendu parler de psychologie, de bienveillance, d'écoute. Ils ont mal compris ces concepts et les ont transformés en absence de limites.

La psychologie moderne a sa part de responsabilité. Elle a correctement identifié les excès d'une éducation trop autoritaire. Elle a montré les dégâts de la violence éducative. Mais dans sa correction du problème, elle a créé le problème inverse. Elle a jeté le bébé avec l'eau du bain. Elle a confondu autorité et autoritarisme. Elle a transformé toute forme de contrainte en trauma potentiel.

Résultat : des parents terrorisés à l'idée de dire non. Convaincus que la moindre frustration va détruire psychologiquement leur enfant. Persuadés qu'ils doivent expliquer, négocier, convaincre plutôt que simplement décider. Cette peur les paralyse et transforme l'éducation en négociation permanente où l'enfant a appris qu'il peut tout obtenir s'il insiste assez longtemps.

Mais voici la vérité que personne ne veut entendre : la frustration est nécessaire. Elle est formatrice. Un enfant qui n'apprend jamais à gérer la frustration devient un adulte émotionnellement handicapé. Il ne peut pas supporter qu'on lui dise non. Il ne peut pas accepter l'échec. Il ne peut pas faire face aux difficultés inévitables de l'existence. Vous ne le protégez pas en le préservant de toute frustration. Vous le détruisez.

Dans les arts martiaux, nous comprenons cette vérité viscéralement. L'entraînement est frustrant. On échoue constamment. On se fait corriger. On se fait dominer par ceux qui sont meilleurs. Cette frustration n'est pas un bug, c'est une feature. C'est elle qui nous forge. C'est elle qui nous apprend la résilience. Un pratiquant qui ne serait jamais frustré ne progresserait jamais.

Les conséquences : des adultes-enfants

Ces enfants rois grandissent. Ils deviennent des adultes en apparence mais restent des enfants en substance. Ils arrivent dans le monde du travail convaincus que leurs sentiments sont la mesure de toute chose. Qu'ils peuvent arriver quand ils veulent parce qu'ils ne se sentaient pas bien ce matin. Qu'on devrait les féliciter pour avoir fait le minimum. Qu'un feedback critique est une agression personnelle.

Ils arrivent dans les relations amoureuses incapables de supporter le moindre conflit. Au premier désaccord, ils fuient. À la première difficulté, ils abandonnent. Ils cherchent une relation parfaite qui ne les frustrera jamais, qui répondra à tous leurs besoins sans qu'ils aient jamais à faire d'efforts. Cette relation n'existe pas. Alors ils passent de partenaire en partenaire, toujours déçus, toujours convaincus que le problème est l'autre.

Ils deviennent parents à leur tour et perpétuent le cycle. Mais en pire. Parce qu'ils n'ont jamais appris à se discipliner eux-mêmes, ils sont incapables de discipliner leurs enfants. Parce qu'ils n'ont jamais appris à supporter la frustration, ils ne peuvent pas imposer de frustration. Le résultat est une spirale descendante où chaque génération est plus fragile que la précédente.

Cette fragilité ne les rend pas heureux. Au contraire. Les études montrent que l'anxiété et la dépression explosent dans les jeunes générations. Pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas les outils psychologiques pour faire face au réel. Parce que personne ne les a préparés au fait que le monde ne tourne pas autour d'eux. Que leurs désirs ne sont pas des ordres. Que la vie est difficile et injuste et qu'il faut quand même continuer.

Dans le dojo, un élève fragile se fait broyer. La réalité du combat ne négocie pas. Elle ne s'adapte pas à vos sensibilités. Elle ne vous ménage pas. Soit vous vous endurcissez, soit vous abandonnez. Cette dureté n'est pas cruelle, elle est honnête. Elle prépare à la dureté de la vie elle-même.

Ce qu'est vraiment l'autorité parentale

L'autorité parentale n'est pas une tyrannie. Ce n'est pas le droit de dominer ou d'humilier. C'est une responsabilité écrasante. C'est le devoir de former un être humain capable de fonctionner dans le monde réel. Et ce devoir demande parfois de faire des choses difficiles.

L'autorité parentale signifie dire non même quand l'enfant pleure. Même quand il vous accuse de ne pas l'aimer. Même quand ce serait tellement plus facile de céder. Parce que vous savez quelque chose qu'il ne sait pas encore : ce non d'aujourd'hui le protège demain.

Elle signifie imposer une structure même quand l'enfant la rejette. Une heure de coucher fixe. Des repas à heures régulières. Des tâches à accomplir. Des devoirs à faire avant de jouer. Cette structure n'est pas une prison, c'est un cadre qui sécurise. L'enfant peut s'y appuyer, même s'il s'y oppose.

Elle signifie corriger les comportements inacceptables. Un enfant qui frappe doit être arrêté fermement. Un enfant qui insulte doit comprendre que c'est intolérable. Un enfant qui ment doit faire face aux conséquences. Cette correction n'est pas de la violence, c'est de l'éducation. C'est montrer les limites du monde réel avant qu'il ne les découvre plus brutalement ailleurs.

Elle signifie être un modèle. Vous ne pouvez pas demander à votre enfant d'être discipliné si vous ne l'êtes pas. Vous ne pouvez pas exiger le respect si vous ne respectez rien. Vous ne pouvez pas enseigner le travail si vous êtes paresseux. L'autorité se gagne d'abord par l'exemple. Un parent qui incarne les valeurs qu'il prêche a une autorité naturelle. Celui qui les prêche sans les vivre n'en a aucune.

Dans le dojo, le sensei a de l'autorité non pas parce qu'il crie ou menace, mais parce qu'il incarne la voie. Il est ce que l'élève aspire à devenir. Son autorité vient de sa compétence, de sa maîtrise, de son exemple vécu. C'est une autorité gagnée, méritée, respectée. C'est ce genre d'autorité que les parents devraient cultiver.

Le courage de tenir sa place

Être parent aujourd'hui demande du courage. Parce que vous allez à contre-courant. Parce que les autres parents vous jugeront. Parce que votre enfant vous dira qu'il vous déteste. Parce que ce sera difficile, épuisant, impopulaire.

Mais c'est votre devoir. Pas votre choix, votre devoir. Vous avez mis cet enfant au monde. Vous êtes responsable de le former. Pas de le rendre heureux à court terme. De lui donner les outils pour construire son propre bonheur à long terme. Et ces outils incluent la capacité à supporter la frustration, à respecter l'autorité légitime, à faire son devoir même quand ce n'est pas agréable.

Tenir sa place de parent signifie accepter de ne pas toujours être aimé. Il y aura des moments où votre enfant vous détestera. Où il vous accusera d'être le pire parent du monde. C'est normal. C'est même sain. Un parent qui n'est jamais détesté n'est probablement pas assez exigeant. La popularité auprès de vos enfants ne doit pas être votre objectif. Leur développement sain l'est.

Tenir sa place signifie ne pas céder à la pression sociale. Les autres parents laissent leurs enfants regarder des écrans sans limite? Peu importe. Vous décidez pour votre famille. Les autres parents ne donnent aucune corvée? Peu importe. Vous savez que le travail forme le caractère. Les autres parents sont amis avec leurs enfants? Peu importe. Vous savez que votre rôle est différent.

Tenir sa place signifie accepter que vous ne serez jamais parfait. Vous ferez des erreurs. Vous serez parfois trop dur, parfois trop mou. Vous douterez constamment. C'est normal. La perfection n'est pas le but. Faire de son mieux avec constance et amour l'est.

Dans le dojo, le sensei ne doute pas publiquement. Il maintient sa posture d'autorité même quand il n'est pas sûr. Parce que l'élève a besoin de cette certitude. Le parent doit faire pareil. Même quand vous doutez intérieurement, maintenez votre posture d'autorité extérieurement. L'enfant a besoin de sentir que vous savez où vous allez, même si vous ne le savez pas toujours parfaitement.

La hiérarchie comme protection

La hiérarchie familiale n'opprime pas l'enfant. Elle le protège. Elle lui dit : tu n'as pas à porter le poids des décisions d'adulte. Tu n'as pas à t'inquiéter de l'argent, de la sécurité, de l'avenir. Nous, les adultes, nous nous en occupons. Toi, tu peux être enfant. Tu peux jouer, apprendre, grandir en sécurité parce que nous tenons le cadre.

Quand cette hiérarchie s'effondre, l'enfant hérite d'un pouvoir qu'il ne peut pas gérer. Il doit décider de choses pour lesquelles il n'a ni l'expérience ni la maturité. Cette responsabilité forcée l'angoisse. Il devient tyrannique non par méchanceté mais par peur. Il teste constamment les limites parce qu'il cherche désespérément où se trouve la structure qui le contiendra.

L'enfant roi n'est pas heureux d'être roi. Il est terrifié. Parce qu'un royaume sans roi adulte est un royaume en chaos. Et vivre dans le chaos est épuisant. L'enfant a besoin de savoir que quelqu'un de plus fort, de plus sage, de plus expérimenté est aux commandes. Cette connaissance le libère pour être ce qu'il doit être : un enfant.

Dans les arts martiaux, la hiérarchie est claire et elle protège. Le débutant sait qu'il y a des ceintures noires qui veillent. Que le sensei ne laissera rien de dangereux arriver. Que la structure du dojo le protège pendant qu'il apprend. Cette hiérarchie n'empêche pas le débutant de progresser. Au contraire, elle crée l'espace sécurisé dans lequel la progression est possible.

Comment corriger : retrouver sa place

Si vous avez abdiqué votre autorité parentale, vous pouvez la reprendre. Ce ne sera pas facile. Votre enfant résistera. Il a appris qu'il pouvait obtenir ce qu'il voulait en insistant. Quand vous changerez les règles, il redoublera d'efforts. Les crises seront plus fortes. Les pleurs plus longs. Les accusations plus dures.

Tenez bon. Cette tempête est temporaire. L'enfant teste si vous êtes sérieux. Si vous cédez maintenant, vous lui enseignez qu'il suffit d'escalader suffisamment pour gagner. Si vous tenez ferme, il apprendra que les limites sont réelles. Et paradoxalement, il se calmera. Parce qu'il aura enfin trouvé la structure qu'il cherchait.

Commencez par définir des règles claires. Peu de règles, mais non négociables. Une heure de coucher fixe. Pas d'écrans pendant les repas. Les devoirs avant les loisirs. Ces règles doivent être simples, compréhensibles, appliquées constamment. La constance est cruciale. Une règle qui change selon votre humeur n'est pas une règle.

Appliquez les conséquences. Si la règle est violée, il y a une conséquence. Pas une punition sadique, mais une conséquence logique et proportionnée. Pas de négociation. Pas de deuxième chance constante. La règle est la règle. Cette fermeté n'est pas de la cruauté, c'est de la clarté.

Expliquez une fois, puis agissez. Vous n'avez pas à justifier indéfiniment vos décisions. "Parce que je l'ai décidé ainsi" est une raison suffisante. Vous êtes le parent. C'est votre responsabilité. Trop d'explications transforment chaque décision en débat. L'enfant doit apprendre qu'il y a des choses non négociables.

Restez unis entre parents. Rien ne mine plus l'autorité parentale que les désaccords publics. L'enfant apprendra immédiatement à jouer un parent contre l'autre. Discutez de vos désaccords en privé. Présentez un front uni devant l'enfant. Même si vous n'êtes pas d'accord avec la décision de l'autre parent, soutenez-la publiquement.

Dans le dojo, ces principes sont appliqués naturellement. Les règles sont claires. Les conséquences sont immédiates. L'autorité du sensei n'est pas débattue. Et cela fonctionne. Les élèves progressent. Ils se sentent en sécurité. Ils respectent la structure parce qu'elle les aide à grandir.

L'amour véritable est exigeant

Il y a une confusion moderne entre l'amour et la permissivité. On croit qu'aimer signifie tout accepter, tout permettre, ne jamais contrarier. C'est faux. L'amour véritable est exigeant. Il demande le meilleur de l'autre. Il refuse de le laisser stagner dans la médiocrité confortable. Il le pousse à devenir la meilleure version de lui-même, même quand c'est difficile.

Aimer votre enfant signifie parfois lui imposer ce qu'il ne veut pas. Le faire travailler quand il voudrait jouer. Le faire persévérer quand il voudrait abandonner. Le discipliner quand il dérape. Parce que vous voyez ce qu'il pourrait devenir et vous refusez de le laisser se contenter de moins.

Cette forme d'amour n'est pas populaire. Elle ne produit pas de gratitude immédiate. L'enfant ne vous remerciera pas sur le moment. Mais dans vingt ans, quand il sera un adulte capable, résilient, discipliné, il comprendra. Il verra que votre fermeté était de l'amour. Que vos exigences étaient un cadeau. Que votre refus de le laisser devenir un enfant roi l'a sauvé.

L'amour permissif est de la lâcheté déguisée en gentillesse. C'est choisir la paix immédiate au prix du développement futur. C'est acheter la tranquillité aujourd'hui en hypothéquant demain. Un parent qui cède à tout ne fait pas preuve d'amour mais d'égoïsme. Il préfère son propre confort à long terme au bien de son enfant.

Dans les arts martiaux, le bon sensei est exigeant. Il pousse ses élèves au-delà de ce qu'ils croient pouvoir faire. Il ne les laisse pas se contenter du médiocre. Ses élèves peuvent parfois le maudire pendant l'entraînement difficile. Mais ils le remercient quand ils découvrent qu'ils sont devenus capables de choses qu'ils croyaient impossibles. L'exigence est la preuve de l'intérêt réel, pas son contraire.

Un appel à la responsabilité

Ce texte n'est pas une nostalgie facile du bon vieux temps. Je ne prétends pas que tout était parfait dans les générations précédentes. Il y avait des excès, des rigidités inutiles, des violences qui n'avaient pas leur place. La correction était nécessaire.

Mais nous avons sur-corrigé. Nous avons jeté l'autorité légitime avec l'autoritarisme illégitime. Nous avons abandonné la structure nécessaire par peur de l'oppression. Nous avons renoncé à notre rôle d'adulte par confusion sur ce que signifie l'amour.

Les conséquences sont devant nous. Une génération fragile, narcissique, incapable de supporter la frustration. Des adultes-enfants qui exigent que le monde s'adapte à eux plutôt que d'apprendre à s'adapter au monde. Une érosion continue des valeurs qui ont permis la construction de civilisations entières.

Il est temps de reprendre notre place. Non pas avec arrogance mais avec humilité devant la responsabilité écrasante d'élever des êtres humains. Non pas avec cruauté mais avec fermeté aimante. Non pas avec nostalgie mais avec lucidité sur ce qui fonctionne vraiment.

Nos enfants méritent mieux que d'être des rois. Ils méritent d'être des enfants protégés par des adultes dignes de ce nom. Ils méritent une structure qui les contient et les forme. Ils méritent notre courage d'être impopulaires, notre force de tenir ferme, notre amour assez grand pour être exigeant.

Le dojo nous enseigne cette vérité : la vraie bienveillance n'est pas l'absence d'exigence, c'est l'exigence au service du développement. Le vrai respect n'est pas l'égalité artificielle, c'est la reconnaissance des rôles différents et de leur valeur. La vraie liberté n'est pas l'absence de contrainte, c'est la maîtrise de soi qui vient de la discipline acceptée.

Ces leçons s'appliquent à l'éducation. Elles ont toujours été vraies. Nous les avons simplement oubliées dans notre confusion moderne. Il est temps de nous en souvenir avant qu'il ne soit trop tard.

Soyez des parents. Pas des amis.

DAVID SALUCCI 6EM DAN 

(Je porte le hakama en karaté, ce n'est pas un costume. C'est un symbole. Il représente le passage du simple apprentissage technique à la compréhension philosophique de la voie. Ses sept plis incarnent les sept vertus du bushido : intégrité, respect, courage, honneur, compassion, honnêteté, loyauté. Porter le hakama, c'est s'engager à incarner ces valeurs, pas seulement sur le tatami mais dans chaque aspect de la vie).


 

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